Par Mamadou Sèye
Il souffle au Sénégal un vent étrange, une sorte d’épidémie politique dont les symptômes sont désormais bien connus : la maladie fulgurante des justiciables fortunés dès qu’ils franchissent les portes de la prison. A tel point qu’on pourrait croire que certaines pathologies ne s’activent qu’au contact du ciment pénitentiaire. C’est devenu un rituel, presque une chorégraphie. Le mandat de dépôt tombe, les bulletins médicaux s’envolent, les défaillances surgissent, les avocats s’échauffent, et des organisations de la société civile entonnent le refrain de la compassion sélective. Le Sénégal connaît une nouvelle spécialité : la maladie “à géométrie financière”. Bien sûr, camarade, il est essentiel de le dire avec force : nous ne manquons pas d’empathie pour les vrais malades, ceux dont l’état de santé nécessite réellement une prise en charge adaptée, comme la loi l’exige pour tout détenu. Rien n’est plus normal que de garantir la dignité humaine, même en détention. Mais précisément, c’est parce que la question de la santé est sérieuse qu’elle ne doit pas devenir un instrument de diversion, un outil de contournement ou un paravent médiatique. Et c’est pourtant ce qui se joue sous nos yeux. Depuis quelque temps, on observe une étrange tendance : la présomption d’innocence est invoquée non pas pour défendre un droit, mais pour alimenter un récit victimaire fabriqué. Les avocats rivalisent de communiqués alarmistes, certains acteurs de la société civile s’improvisent cardiologues, et voilà que Babacar Ba du Forum du Justiciable surgit avec une annonce théâtrale : il va saisir l’ONU. Rien que ça. Et après ? Une alerte au Conseil de Sécurité ? Une sommation à la communauté internationale comme dans un film hollywoodien ? A force de surjouer l’indignation, on finit par perdre de vue la gravité du sujet : la reddition des comptes. Car ce phénomène a un point commun troublant : tous les “malades urgents” appartiennent à la même catégorie sociologique. Ce ne sont jamais les anonymes, jamais les détenus pauvres, jamais les oubliés du système pénitentiaire. Non. Ce sont toujours ceux dont le patrimoine ferait rougir un village entier, ceux qui ont “le bras long”, ceux qui étaient jadis intouchables et qui gardent encore des réseaux structurés. On dirait que la maladie sait reconnaître les gros portefeuilles. Une sorte de virus aristocratique. Rires. Le plus inquiétant, c’est le renversement moral que certains tentent d’imposer : on ne demande plus des soins, on demande des retours à domicile. On ne demande plus de garantir la prise en charge médicale, on demande d’interrompre la procédure judiciaire. On ne plaide plus la dignité, on plaide la clémence sur mesure. Ce glissement est dangereux, parce qu’il transforme la reddition des comptes en feuilleton compassionnel où chaque suspect fortuné devient un martyr avant même qu’un juge ne se prononce. On crée une confusion volontaire entre justice et misérabilité organisée. L’ironie frappe encore plus fort lorsqu’on observe la sélectivité de l’indignation. Ceux qui réclament la libération des “malades” n’ont jamais proposé une réforme du système de santé pénitentiaire. Aucun ne s’est insurgé contre les conditions des détenus ordinaires, ceux qui n’ont pas les moyens d’engager trois avocats et un médecin personnel. Leur humanisme est un luxe à usage restreint. Une sorte de compassion VIP, réservée aux individus qui circulaient hier dans les sphères du pouvoir et dont les dossiers financiers font parfois frémir. Dans le fond, camarade, tout cela révèle un malaise plus profond. La reddition des comptes dérange, secoue des systèmes, ébranle des zones d’impunité qui ont longtemps prospéré. Alors, pour éviter de répondre, certains préfèrent activer les ficelles habituelles : la victimisation, l’appel international, le drame sanitaire improvisé. On brandit la santé comme un bouclier, on convoque l’ONU comme on convoquerait un tuteur bienveillant, espérant que l’émotion prenne le dessus sur la rigueur judiciaire. Le Sénégal n’a pas le droit de tomber dans cette farce répétée. Ce moment exige de la lucidité, de la fermeté et un sens élevé de l’équité. La justice doit être un espace neutre, pas une infirmerie réservée aux millionnaires en détresse. Les vrais malades doivent être soignés. Les simulateurs doivent répondre. Les riches doivent être jugés comme les pauvres. Sans privilège, sans cirque médiatique, sans manœuvres déguisées en compassion. Camarade, si nous voulons bâtir un pays sérieux, il faut commencer par mettre fin à cette comédie sanitaire et redonner à la reddition des comptes son sens premier : celui de la vérité, de l’équité et de la responsabilité.