Par Mamadou Sèye
254 milliards de francs CFA. C’est la somme qui place aujourd’hui le dossier du barrage de Sambangalou au centre d’une question beaucoup plus large : jusqu’où le Sénégal s’est-il engagé financièrement pour un ouvrage destiné à quatre pays ?
Les éléments rendus publics font état d’un financement d’environ 388 millions d’euros mobilisé par le Sénégal pour la réalisation de cet ouvrage de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG), qui concerne le Sénégal, la Gambie, la Guinée et la Guinée-Bissau.
Le chiffre impressionne. Mais c’est le montage financier qui mérite désormais d’être décortiqué.
Le Sénégal a-t-il emprunté pour le compte des quatre Etats avec la certitude de récupérer auprès de chacun sa quote-part, ou porte-t-il directement l’essentiel du risque ?
Toute la question est là.
Si Dakar a contracté les financements en son nom, quelles conventions de rétrocession ont été signées ? Quels engagements juridiquement contraignants les trois autres Etats ont-ils pris ? Quelles garanties existent ? Et, surtout, que se passe-t-il si l’un des bénéficiaires ne peut pas honorer sa part des échéances ?
Dans le contexte actuel des finances publiques sénégalaises, ces questions ne peuvent plus être considérées comme secondaires. Après les révélations sur l’ampleur des engagements financiers du pays, chaque opération de cette nature mérite désormais d’être passée au peigne fin.
Attention toutefois à ne pas aller trop vite : parler dès maintenant de « dette cachée » serait hasardeux tant que les contrats et les conventions de rétrocession n’ont pas été examinés.
Mais l’inverse serait tout aussi dangereux : banaliser un engagement de 254 milliards au seul motif qu’il s’inscrit dans un projet régional.
Car la solidarité communautaire a ses règles. Et la solidarité financière ne signifie pas que le contribuable sénégalais doit automatiquement devenir le garant de tout le monde.
Deux scénarios doivent donc être distingués.
Dans le premier, le Sénégal joue le rôle de chef de file financier, mais les quatre Etats sont liés par des mécanismes clairs de remboursement. Le risque de Dakar est alors encadré.
Dans le second, le Sénégal emprunte, rembourse et assume l’essentiel du risque tandis que les autres Etats bénéficient de l’ouvrage.
La différence serait considérable.
Il faut donc regarder les documents : contrats de prêt, conventions interétatiques, accords de l’OMVG, garanties, calendrier des décaissements et mécanismes de remboursement.
Qui a signé ? Pour quel montant ? Au nom de qui ? Avec quelles garanties ? Combien a déjà été décaissé ? Combien reste-t-il à rembourser ? Et surtout : qui paiera réellement les échéances ?
Une autre interrogation vient s’ajouter au dossier : l’état d’avancement du barrage. Si les informations faisant état d’un chantier fortement retardé et d’un niveau d’exécution encore faible sont confirmées, le coût réel de l’opération devra également être établi.
Sambangalou ne doit donc pas devenir un nouvel épisode de la querelle entre anciens et nouveaux pouvoirs.
Le sujet est trop sérieux pour être réduit à une bataille politique.
Le gouvernement actuel doit simplement permettre aux Sénégalais de comprendre le montage.
Si les garanties existent, qu’elles soient produites. Si les quatre Etats assument leurs obligations, qu’on nous dise lesquelles. Et si le Sénégal porte une part disproportionnée du risque, qu’on nous explique pourquoi.
Après la découverte de l’ampleur des engagements financiers du pays, une exigence nouvelle s’impose : savoir exactement ce que chaque signature de l’Etat engage.
254 milliards ne sont pas une petite ligne comptable.
Alors, au bout du compte, la question tient en quelques mots :
Sambangalou est-il une dette du Sénégal pour quatre Etats… ou une dette des quatre Etats portée par le Sénégal ?
Les contrats doivent désormais répondre.