Par Mamadou Sèye
Au-delà des passions qui rythment la vie politique nationale, une autre inquiétude, autrement plus profonde, devrait mobiliser les consciences. Celle de voir le Sénégal s’installer dans une inquiétante descente aux enfers de la médiocrité, au point de compromettre le crédit intellectuel et administratif patiemment construit au fil des décennies.
Nous sommes tout de même au pays de Léopold Sédar Senghor et de Souleymane Bachir Diagne. Une terre de culture, de savoir et d’excellence, qui a longtemps fait figure de référence sur le continent africain par la qualité de ses élites et la présence de ses cadres dans les grandes institutions internationales.
Voir aujourd’hui des ministres de la République massacrer publiquement la langue de Molière, étaler des insuffisances manifestes dans l’expression comme dans la maîtrise des dossiers et transformer certaines sorties officielles en sujets de moquerie sur les réseaux sociaux est une source de profonde désolation. Ce spectacle ne saurait devenir la nouvelle normalité de la République.
L’information livrée ce week-end par El Malick Ndiaye, vice-président de l’Assemblée nationale, sur les conditions de certaines nominations, donne à cette inquiétude une dimension autrement plus grave. Des personnalités qui convoitaient simplement un poste de président de conseil d’administration auraient ainsi été propulsées à la tête de directions générales, alors que leur parcours académique se limiterait au baccalauréat.
Si ces révélations se confirment, nous sommes devant un véritable problème d’Etat. Car diriger une administration, conduire une entreprise publique ou exercer des responsabilités nationales ne relève ni d’une récompense militante ni d’une distribution de postes destinée à satisfaire des ambitions personnelles. Ces fonctions exigent des compétences, une expérience, une capacité de travail et une autorité intellectuelle à la hauteur des missions confiées.
La République ne peut pas devenir le lieu où l’on distribue les responsabilités avant de s’interroger sur les aptitudes de ceux qui les exercent.
Le danger est d’autant plus sérieux que l’administration sénégalaise a longtemps constitué l’un des principaux ressorts du rayonnement du pays. Nos cadres étaient recherchés, nos diplomates respectés et nos compatriotes occupaient des fonctions de premier plan dans les organisations internationales. Cette réputation n’était pas le fruit du hasard. Elle reposait sur une tradition de formation, de rigueur et d’exigence.
Aujourd’hui, certaines prestations publiques de responsables politiques sénégalais font le tour du continent, non pas pour la pertinence des idées défendues ou la qualité des réformes annoncées, mais pour les insuffisances qu’elles révèlent. Le contraste est saisissant et devrait interpeller au-delà des appartenances partisanes.
Il y a là un risque de déclassement national que nul ne devrait prendre à la légère. Une Nation ne perd pas seulement son prestige lorsque ses dirigeants commettent des erreurs politiques. Elle le perd également lorsque les fonctions les plus élevées de l’Etat cessent d’être associées à la compétence, à la rigueur et à l’exemplarité.
Il faut arrêter l’hémorragie. Les nominations aux postes de responsabilité doivent répondre à des critères objectifs, transparents et conformes aux exigences des fonctions concernées. Le diplôme ne saurait, à lui seul, résumer la compétence d’un homme ou d’une femme. Mais l’expérience, la qualification, la maîtrise des dossiers et les aptitudes managériales ne peuvent davantage être reléguées au second plan.
Aucune rivalité politique, aucune fidélité militante, aucune considération partisane ne peut justifier que l’on sacrifie les exigences de compétence sur l’autel des récompenses politiques.
Le Sénégal mérite mieux. Son histoire intellectuelle, ses traditions universitaires et les sacrifices consentis par des générations de fonctionnaires et de cadres lui imposent une autre ambition.
La question n’est donc plus de savoir quel camp politique tire profit de telle ou telle nomination. Elle est de savoir si l’Etat entend encore se donner les moyens humains de ses ambitions.
C’est à cette exigence que les autorités doivent désormais répondre. Car lorsqu’un pays commence à banaliser la médiocrité au sommet, ce n’est pas seulement son administration qui vacille. C’est l’idée même de la République qui se trouve fragilisée.