Touba, le discours de la rupture

Par Mamadou Sèye

Ce n’était pas un simple meeting politique. Ce n’était pas davantage une cérémonie d’inauguration des sièges d’un parti ou une étape dans une campagne de vente de cartes. A Touba, Ousmane Sonko a choisi un tout autre terrain : celui de la clarification.

Pendant plusieurs heures, le président de PASTEF a parlé à ses militants, mais aussi au Président de la République, au gouvernement, aux députés, aux institutions et, au-delà, à tous les Sénégalais. Rarement, depuis les profondes recompositions intervenues au sommet de l’État, un discours aura livré autant de messages sur la situation politique du pays.

Le premier d’entre eux concerne les relations avec le chef de l’Etat. Ousmane Sonko n’a pas cherché à masquer sa déception. Il a expliqué que la confiance qu’il accordait au Président Bassirou Diomaye Faye était totale et qu’il ne s’attendait nullement, selon ses propos, à l’évolution actuelle de leurs rapports. Puis est venue cette formule appelée à marquer les esprits : « Le balai qu’on lui avait donné pour faire le ménage du système, il est aujourd’hui assis là-dessus. » En quelques mots, Sonko résume son reproche : à ses yeux, la promesse de rupture avec l’ancien système se serait essoufflée.

La deuxième séquence du discours touche directement aux institutions. Pour le leader de PASTEF, une Assemblée nationale qui ne peut plus exercer pleinement son initiative législative perd une partie essentielle de sa vocation. En référence au récent débat sur la révision constitutionnelle et au recours au vote bloqué, il a annoncé que les députés utiliseront désormais toute l’étendue de leurs prérogatives. Si les textes votés donnent lieu à des contestations de constitutionnalité, il appartiendra, selon lui, au Président de la République de saisir le Conseil constitutionnel. Autrement dit, le Parlement entend reprendre toute sa place dans l’équilibre institutionnel.

Le troisième message vise l’organisation de l’Etat. Ousmane Sonko a affirmé que plusieurs directeurs généraux étaient actuellement reçus au Palais pour se positionner. Tout en reconnaissant que nombre d’entre eux présentent, selon lui, des bilans positifs, il a invité le chef de l’Etat à les remplacer s’il estime qu’ils ne correspondent plus à son orientation. Une manière d’affirmer que ces choix relèvent de la responsabilité politique du Président.

Sur le plan économique, le président de PASTEF a tenu un discours nuancé. Il a salué la déclaration du ministre des finances devant l’Assemblée nationale réaffirmant le maintien de la doctrine de non-restructuration de la dette. A ses yeux, cette orientation reste conforme aux engagements pris. En revanche, il a fixé une ligne rouge : si le gouvernement revenait sur les renégociations déjà obtenues dans des dossiers stratégiques, notamment ceux des ICS et de Yakaar-Teranga, la majorité parlementaire engagerait une motion de censure. Et il a averti que cette procédure serait utilisée « autant de fois que nécessaire ». Ce n’est donc pas la doctrine générale sur la dette qu’il remet en cause, mais l’hypothèse d’un abandon d’acquis qu’il considère essentiels.

Le président de PASTEF a également annoncé qu’il reviendrait prochainement, de manière détaillée, sur la décision du Conseil constitutionnel et sur les événements qui l’ont entourée. Cette annonce laisse présager une nouvelle séquence politique, susceptible de nourrir un débat institutionnel de premier plan.

Evoquant les informations ayant circulé sur les passeports diplomatiques, il a par ailleurs rejeté toute responsabilité dans ce domaine, rappelant que leur attribution relève, selon lui, de la compétence du Président de la République.

Enfin, Ousmane Sonko s’est projeté vers les prochaines échéances. Evoquant les hypothèses d’une dissolution de l’Assemblée nationale, il s’est déclaré prêt à retourner devant les électeurs. Il a estimé que si le nouveau parti annoncé par le Président venait à concourir, les Sénégalais trancheraient dans les urnes. Dans le même mouvement, il a appelé les forces de défense et de sécurité à demeurer strictement à égale distance de toutes les formations politiques, rappelant leur rôle républicain.

Au-delà de chacune de ces déclarations, c’est la cohérence de l’ensemble qui frappe. Touba n’a pas été le théâtre d’un règlement de comptes. Ce fut le lieu où un responsable politique a exposé sa lecture de la situation nationale, ses désaccords avec le chef de l’Etat, les limites qu’il fixe à l’action gouvernementale et les instruments institutionnels qu’il se dit prêt à mobiliser.

Le Sénégal entre ainsi dans une nouvelle phase politique. Les débats ne porteront plus seulement sur les intentions ou les perceptions, mais sur l’exercice concret des pouvoirs que la Constitution confère aux différentes institutions. L’Assemblée nationale, le gouvernement, la Présidence de la République et le Conseil constitutionnel pourraient être appelés, dans les semaines à venir, à jouer un rôle central dans cette nouvelle séquence.

Une chose est acquise : le discours de Touba ne referme aucun débat. Il en ouvre plusieurs. Et ils pourraient durablement structurer la vie politique sénégalaise.

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