Monsieur le Président,
Il arrive des moments où le silence, au lieu d’apaiser, inquiète. Où l’absence de parole devient un vertige national. Où l’attente d’un simple geste se transforme en malaise profond. Ce que le peuple sénégalais a vécu à travers la déclaration du Premier ministre, Ousmane Sonko, n’est pas une séquence anodine. C’est un tournant. Un point de bascule. Et peut-être, si l’on n’y prend garde, le début d’un effritement au sommet de l’Etat.
Ce jour-là, le Premier ministre ne s’est pas adressé à la Nation pour parler chiffres ou politique publique. Il a pris la parole pour dire un mal-être. Une blessure. Il a parlé en homme que le silence environnant finit par étouffer. Et à travers lui, des millions de Sénégalais ont senti que quelque chose clochait. Non pas dans les institutions visibles, mais dans le pacte moral et politique qui a porté le renouveau du 24 mars.
Ce pacte, Monsieur le Président, vous le connaissez. Vous en êtes l’un des fondateurs. Il reposait sur deux hommes, sur une alliance, sur une confiance. Il reposait sur cette rareté que le Sénégal avait saluée : deux figures qui décident de se battre ensemble, au nom d’un idéal plus grand qu’eux. Ensemble, vous incarniez la sobriété et l’insoumission. L’autorité tranquille et la radicalité assumée. Une combinaison rare dans nos régimes présidentiels.
C’est pourquoi le peuple vous a suivis. C’est pourquoi il a balayé un système installé depuis deux décennies. Parce qu’il croyait en cette entente, en cette synergie, en ce tandem. Et aujourd’hui, ce même peuple s’interroge. Il doute. Il vacille.
Pas à cause d’une déclaration. Mais parce que, depuis des semaines, il observe, il ressent, il perçoit une distance. Une froideur. Et ce silence, Monsieur le Président — le vôtre — ne passe plus.
Il ne s’agit pas ici d’exiger un commentaire sur une sortie médiatique. Il s’agit de rappeler que l’éthique du pouvoir commence par la fidélité à la promesse initiale. Et cette promesse, c’était la collégialité. Le respect mutuel. La cohérence au sommet. Quand ces piliers chancellent, c’est l’Etat lui-même qui devient instable.
Nous ne sommes pas dans un régime parlementaire où les tensions entre Premier ministre et Président sont monnaie courante. Le Sénégal vit sous un régime hyper-présidentiel. Toute ambiguïté au sommet s’amplifie, se lit comme une fracture, et produit un climat de suspicion. Dans les rues. Dans les chancelleries. Dans les esprits.
Vous êtes le garant de la stabilité des institutions. Et vous avez entre vos mains une occasion unique : montrer que même en période de tensions, la République peut faire preuve d’intelligence collective, de loyauté humaine, et de responsabilité politique.
Car ce n’est pas Sonko qui a parlé. C’est la République qui a toussé. Et quand la République tousse, le Président doit écouter. Répondre. Agir. Non pour plaire. Non pour céder. Mais pour prévenir. Pour maintenir debout ce qui doit rester uni.
Monsieur le Président, il est encore temps.
Il est encore temps de dire à la Nation que l’essentiel tient. Que la parole circule. Que le projet est intact. Il est encore temps d’envoyer un signal à ceux qui vous ont fait confiance : le duo présidentiel n’est pas en panne. Il est toujours en mouvement.
Ce signal n’a pas besoin d’être spectaculaire. Il a simplement besoin d’être lisible, sincère, républicain.
Ce qui se joue ici dépasse les personnes. Ce qui se joue, c’est la crédibilité même de notre construction démocratique.
L’opinion est mature. Elle n’acceptera pas de voir un rêve si fortement porté devenir un terrain d’hostilités feutrées.
Elle n’acceptera pas que les égos prennent le pas sur l’intérêt collectif.
Elle n’acceptera pas que le pouvoir conquis au prix de tant de luttes se délite dans les silences successifs.
Les Sénégalais n’ont pas voté pour une cohabitation larvée. Ils ont voté pour un compagnonnage assumé.
Ils n’ont pas choisi deux hommes pour les voir s’éviter. Ils ont choisi deux trajectoires pour les voir converger.
Aujourd’hui, plus que jamais, il vous revient de rassurer. De restaurer. De faire taire les inquiétudes en tendant la main, en reprenant la parole, en affirmant que le cap est intact.
Votre réaction ou votre absence de réaction pèsera lourd.
Elle ne parlera pas qu’à Sonko. Elle parlera au pays. A la jeunesse. A l’Histoire.
Le Sénégal vous regarde. Il vous interroge. Il espère.