Par Mamadou Sèye
Le retrait définitif des troupes françaises du territoire sénégalais vient d’être acté. Derrière cette décision se cache bien plus qu’un simple réalignement militaire : c’est un choix de souveraineté, une page d’histoire tournée, un symbole que les nouvelles autorités ont pris soin d’assumer, dans la continuité d’un combat mémoriel et politique entamé depuis plusieurs décennies.
Le dernier soldat français quitte le Sénégal. Cette scène, que d’aucuns croyaient reléguée aux rêves fiévreux des souverainistes radicaux ou à la mythologie anticoloniale, devient réalité. Et pourtant, cette rupture n’a rien d’un sursaut épidermique ou d’un coup de tête. Elle s’inscrit dans une séquence historique mûrement réfléchie, dont les prémices remontent au Président Abdoulaye Wade. Dès son accession au pouvoir, Me Wade avait posé les premiers jalons d’une autonomie stratégique en matière de défense, en reconfigurant la présence militaire française. Mais ce processus a connu un brutal coup d’arrêt sous le Président Macky Sall, qui avait rouvert certaines portes, parfois avec insistance, à cette coopération déséquilibrée.
Aujourd’hui, c’est un retour à l’essentiel. Le retrait des forces françaises est un acte fondateur. Il consacre la volonté des nouvelles autorités sénégalaises de se réapproprier pleinement leur destin sécuritaire. Ce geste fort n’est pas un simple réaménagement logistique : il est le prolongement naturel d’une conscience nationale en éveil, d’un peuple qui, depuis longtemps, aspire à rompre les chaînes invisibles du paternalisme postcolonial.
Ce départ s’inscrit aussi dans un moment de vérité mémorielle. La récente commémoration de Thiaroye 44, orchestrée avec une densité émotionnelle et une rigueur historique inédite, a été bien plus qu’un hommage. Elle a constitué un signal clair : celui d’un Etat désormais prêt à parler au nom de ses morts, à raconter son propre récit, à regarder dans les yeux les douleurs du passé. Célébrer Thiaroye avec une telle intensité et, quelques mois plus tard, annoncer le départ des troupes françaises, ce n’est pas anodin. C’est un continuum politique.
Il ne s’agit pas de clamer une hostilité gratuite contre un partenaire historique. Il s’agit plutôt d’exiger le respect dans la relation. De refuser les bases militaires qui deviennent, tôt ou tard, les prétextes d’ingérences. De dire, enfin, que le Sénégal n’a pas vocation à être le pivot d’une stratégie étrangère dans une Afrique de l’Ouest en recomposition.
En vérité, ce que ce retrait incarne, c’est une reconquête symbolique. Les nouvelles autorités ont compris que dans la perception des peuples, les symboles comptent. Que le drapeau qui flotte seul sur une base militaire a plus de valeur que mille discours sur la souveraineté. Que la sécurité d’un pays ne peut être assurée durablement par des soldats venus d’ailleurs, même avec les meilleures intentions du monde.
Ce départ intervient dans un contexte géopolitique bouleversé. Le sentiment anti-français, qu’on le juge légitime ou non, est une réalité. Mais au Sénégal, on ne cède pas à la haine ni à la surenchère. On agit. Froidement. Stratégiquement. Dans la dignité.
A travers ce retrait, le Sénégal ne tourne pas le dos à la coopération militaire. Il en redéfinit les bases. Il affirme sa capacité à défendre seul son territoire, à former ses propres élites militaires, à établir de nouveaux partenariats, non pas sur la base de la dette historique ou du chantage sécuritaire, mais sur celle du respect mutuel et de l’intérêt bien compris.
L’histoire jugera. Mais aujourd’hui, elle s’écrit. Le retrait des troupes françaises ne sera pas un simple entrefilet dans les annales. Ce sera une date, un tournant, un marqueur. Il fallait le faire. Ils l’ont fait.