Par Mamadou Sèye
Chaque révolution porte en elle sa propre contre-révolution, souvent logée dans ses marges, parfois même dans ses rangs. C’est une loi ancienne, connue de tous ceux qui ont observé l’histoire longue des ruptures politiques. Le danger ne vient pas toujours de l’extérieur ; il naît aussi du dedans, des réflexes anciens qui cherchent à survivre dans des habits neufs. Aujourd’hui, dans l’élan qui a porté au pouvoir une nouvelle génération autour de figures comme Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, des comportements résiduels trahissent les idéaux proclamés. Ils ne sont pas dominants, pas encore menaçants — mais ils existent, rampants. Il s’agit d’un clanisme de couloir, d’un opportunisme d’arrière-cour, d’une volonté de caporalisation du mérite, qui se glisse insidieusement dans les plis du projet. Le philosophe italien Antonio Gramsci écrivait dans ses Cahiers de prison : « La crise, c’est quand l’ancien se meurt et que le nouveau tarde à naître. » C’est dans cet entre-deux que s’infiltrent les forces les plus réactionnaires, déguisées en progressistes. Elles parlent le langage du changement, mais en reproduisent les mécanismes les plus vils : réseautage, allégeance, chasse aux postes, disqualification feutrée de ceux qui ne rentrent pas dans les cercles fermés. Or le projet porté par PASTEF, s’il veut survivre à l’épreuve du pouvoir, devra se préserver de cette lente infiltration de l’esprit de cour. Il ne s’agit pas d’idéologie ici, mais d’éthique : un projet né de la douleur, de la prison, de la mise à l’écart violente des consciences, ne peut s’autoriser à tolérer les jeux d’ombres. Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ont trop donné, trop souffert, trop incarné la frontalité du combat pour que des profils sans épaisseur tentent de convertir leur capital symbolique en dividendes personnels. Le combat qui s’ouvre est double : gouverner et se gouverner. Gouverner un pays, mais aussi veiller à l’âme du mouvement. Il ne s’agit pas ici de dénoncer des individus — car ce serait leur faire trop d’honneur — mais de désigner une tentation : celle de la reproduction des logiques anciennes sous des mots nouveaux. Le plus grand danger pour une force de rupture, ce n’est pas son opposition, mais sa propre compromission. Tous les grands mouvements politiques ont trébuché à ce carrefour. La Révolution française a vu ses enfants dévorés par les rivalités d’ego. Les printemps arabes ont été minés de l’intérieur. Même les libérations africaines des années 1960 ont souvent été récupérées par les gestionnaires de l’indépendance formelle. L’Afrique a déjà trop souffert du recyclage des postures et du détournement des énergies populaires. Il faut en finir avec la politique comme rente. Il faut protéger le peuple contre ceux qui, se réclamant de lui, ne pensent qu’à se servir. Il est donc urgent d’affirmer avec force que le patriotisme ne se monnaye pas, la loyauté ne se trafique pas, et l’héritage du combat ne se gère pas en famille. Le peuple sénégalais ne s’est pas mobilisé pour remplacer une caste par une autre, mais pour faire advenir une autre manière d’être au pouvoir, une autre façon de construire l’avenir. La vigilance n’est pas une paranoïa, c’est une exigence démocratique. Et si critique il y a, elle ne vise pas à fragiliser l’élan, mais au contraire à le renforcer, à l’obliger à la cohérence. Il faut saluer les militants sincères, les anonymes du terrain, les bâtisseurs patients, ceux qui n’attendent rien en retour. Ce sont eux la véritable colonne vertébrale du projet. Les autres — ceux qui se reconnaîtront — doivent savoir que la lucidité veille. Et que ceux qui rêvent de confisquer la révolution finiront par être disqualifiés par elle. La révolution ne se partage pas entre clans. Elle se défend par les principes. Et elle avance, avec ou sans ceux qui la trahissent.