Par Mamadou Sèye
S’il est un secteur où les Sénégalais attendent la rupture, c’est bien la justice. Car la justice a été, trop longtemps, instrumentalisée, transformée en arme politique plutôt qu’en arbitre impartial. Et le prix a été lourd : des morts, des humiliations, des détournements massifs de deniers publics restés impunis.
Ces dernières années, le pays a vécu des pages sombres. Entre 2021 et 2023, des dizaines de jeunes ont été tués lors des manifestations liées aux procès d’Ousmane Sonko et aux restrictions liberticides imposées par l’ancien régime. Des familles attendent toujours vérité et justice pour leurs enfants tombés, mais le silence a trop souvent pris la place de la vérité. Comment demander au peuple de faire confiance à une justice qui n’a pas su protéger ses propres citoyens ?
Dans le même temps, les affaires de détournements de deniers publics se sont multipliées : de l’affaire PRODAC de Mame Mbaye Niang aux milliards engloutis dans le pétrole et le gaz, en passant par les marchés publics douteux de la pandémie de Covid-19. Tout le monde sait que des milliards ont disparu, que des fortunes se sont bâties sur le dos des Sénégalais, mais rares sont ceux qui ont eu à rendre des comptes. Là encore, le sentiment d’impunité est venu creuser la fracture entre le peuple et ses institutions.
Aujourd’hui, le pouvoir annonce des réformes, dont la création d’une Cour constitutionnelle. C’est une piste intéressante, mais soyons clairs : changer de façade sans changer de pratiques ne trompera personne. Les Sénégalais n’attendent pas de nouvelles institutions pour le décor, ils veulent que la justice fonctionne réellement. Ils veulent des juges qui disent le droit sans recevoir de coups de fil du Palais. Ils veulent que les criminels économiques, les détourneurs et les corrupteurs soient traduits en justice, sans protection ni calcul politique. Ils veulent que les morts de 2021 et 2023 ne soient pas de simples chiffres, mais des vies reconnues, honorées, et pour lesquelles justice est faite.
La reddition des comptes devra être non négociable. Non pas par esprit de revanche, mais parce qu’un pays qui laisse passer des crimes et des pillages sans sanction est un pays condamné à les revivre. La mémoire des victimes nous oblige. Le sang versé appelle une justice digne. Les milliards volés doivent être restitués.
Le peuple sénégalais a déjà montré sa maturité : il sait attendre, il sait espérer. Mais il sait aussi dire stop. Et quand il dit stop, rien ne peut l’arrêter. La balle est désormais dans le camp de la justice. Elle doit choisir : être la colonne vertébrale de la République, ou rester son talon d’Achille.
Une chose est certaine : l’impunité appartient au passé. La justice ne pourra plus trahir sans conséquences.