Quand la Banque centrale se dérobe et laisse l’opinion face à l’opacité financière.
Par Mamadou Sèye
Il y a des explications qu’on peut accepter, d’autres qui relèvent de l’échappatoire. Quand Jean-Claude Kassi Brou, gouverneur de la BCEAO, interrogé sur la dette dissimulée du Sénégal estimée à 7 milliards de dollars, répond qu’il « ne sait pas », le malaise est immense. Même un profane en finances publiques pressent qu’il y a là une faille béante. Et il n’est pas besoin d’être expert pour comprendre que ces réponses ne tiennent pas debout.
Comment une Banque centrale, qui gère toutes les devises de la sous-région, peut-elle ignorer de tels flux ? Les emprunts en devises passent obligatoirement par elle avant conversion en francs CFA. La BCEAO n’est peut-être pas responsable de la gestion budgétaire des Etats, mais elle voit passer l’argent. Dire qu’elle n’a aucune information, c’est comme si un banquier affirmait qu’il ne sait rien des dépôts qui traversent son guichet.
Ensuite, l’argument de Jean-Claude Kassi Brou selon lequel la BCEAO n’a pas été « mise en cause » par le FMI est d’une faiblesse confondante. Depuis quand l’innocence se décrète par défaut, faute d’accusation ? Le FMI peut avoir ses temporalités, ses méthodes de communication, mais cela ne dispense pas la Banque centrale d’un devoir de vigilance et de transparence.
Quant à sa déclaration rassurante : « Rien n’indique que cela puisse se reproduire ailleurs », elle relève davantage de la communication politique que de l’analyse technique. Car si une telle dissimulation a été possible au Sénégal, elle peut l’être dans n’importe quel autre pays de l’UEMOA, à partir des mêmes mécanismes : sociétés d’Etat contractant des emprunts hors bilan, garanties implicites, circuits offshore… Rien n’empêche la contagion, sinon des contrôles rigoureux.
Et c’est là que le bât blesse. Car ce que l’opinion attend, ce n’est pas un lavage de mains institutionnel, mais une explication claire : où, comment, et par quels circuits ces milliards ont pu se volatiliser des radars officiels. En vérité, le discours du gouverneur illustre une réalité inquiétante : l’opacité systémique, où chacun se retranche derrière son mandat pour ne pas voir ce qui dérange.
Il faut le dire sans détour : Jean-Claude Kassi Brou et la BCEAO ont beau n’être pas comptables des budgets nationaux, ils restent vigie monétaire et financière. A ce titre, ils ne peuvent se contenter d’éluder les questions fondamentales. L’heure n’est plus aux faux-semblants. Si la Banque centrale n’a pas vu passer 7 milliards de dollars, c’est qu’elle a failli à sa mission de transparence. Si elle les a vus passer et n’a rien dit, c’est encore plus grave.
Voilà pourquoi ses réponses ne rassurent pas, elles inquiètent. Et le temps est venu d’exiger plus que des dénégations polies : il faut une enquête publique, indépendante, traçant chaque dollar de cette dette occulte. Car sans vérité, c’est toute la crédibilité de notre architecture monétaire et financière qui vacille.