Guinée-Bissau : entre coup d’Etat réel et putsch simulé, le pays retient son souffle

Par Mamadou Sèye

En Guinée-Bissau, un brouillard épais enveloppe la scène politique, et les récits contradictoires qui circulent depuis ce 26 novembre en disent long sur la fragilité institutionnelle du pays. D’un côté, le Président Umaro Sissoco Embaló affirme avoir été arrêté par des éléments de l’armée, et se présente comme la victime d’un coup d’Etat militaire. De l’autre, la Frente Popular soutient que ce coup d’Etat n’est rien d’autre qu’un montage orchestré par le chef de l’Etat lui-même, en complicité avec le général Biaguê Na N’tam, pour empêcher la proclamation des résultats électoraux et s’assurer une reconduction par des mécanismes irréguliers.

Cette dualité brutale des récits plonge le pays dans une zone grise où la vérité est l’otage des camps en présence. Selon la Frente Popular, tout aurait été planifié : une attaque de la Garde nationale contre la Commission nationale des élections, une fausse arrestation destinée à créer un choc émotionnel, et la mise en place d’un gouvernement intérimaire contrôlé par le duo Embaló–Biaguê Na N’tam. Dans cette version, le Président chercherait à « différer » la volonté populaire en manipulant les institutions. L’opposition insiste sur un détail troublant : un chef d’Etat réellement détenu n’accorderait pas des interviews aux médias internationaux. A leurs yeux, tout cela ne serait qu’un théâtre de crise visant à brouiller les pistes.

En face, le président Embaló campe sur une position diamétralement opposée. Il affirme qu’il s’agit d’un véritable coup de force, d’une tentative de renversement avant la validation des résultats. Son récit se diffuse rapidement dans certains médias, notamment francophones, qui relaient sa version sans qu’elle ne soit, pour l’instant, appuyée par des sources indépendantes.

C’est d’ailleurs là que se trouve le cœur du problème : aucune agence internationale majeure — ni Reuters, ni AP, ni BBC — n’a confirmé ni son arrestation, ni un basculement effectif du pouvoir. Pas davantage de réactions de la CEDEAO ou de l’Union africaine. Nous sommes donc, pour l’heure, face à un face-à-face narratif entre un Président contesté et une opposition déterminée, sans arbitre neutre pour trancher.

Dans un pays où l’histoire politique a souvent été écrite par les armes, les rumeurs et les alliances mouvantes, cette absence totale de vérification extérieure est en elle-même un signe d’alarme. Tout peut être vrai, tout peut être faux, et c’est précisément dans ces zones d’incertitude que se jouent les plus grandes manipulations. Le contexte préélectoral explosif, les rivalités entre forces de sécurité, la méfiance entre institutions et acteurs politiques composent un terrain où l’information devient une arme, et où chaque camp tente d’imposer son récit comme vérité officielle.

La seule chose certaine, dans l’immédiat, est l’extrême vulnérabilité du processus démocratique en Guinée-Bissau. Il appartient désormais aux partenaires internationaux, aux observateurs indépendants, aux médias crédibles et aux citoyens de ne céder ni à la panique ni à la fiction. La vérité n’est pour l’instant détenue par aucun camp. Elle doit être établie avec rigueur, preuve par preuve, loin des déclarations intempestives et des stratégies de survie politique.

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