Par Mamadou Sèye
A l’occasion du centenaire de Me Abdoulaye Wade, ce texte propose moins un hommage qu’une traversée : celle d’un homme qui aura marqué la vie politique sénégalaise par sa longévité, ses ruptures et ses paradoxes. A la fois intellectuel, tribun, stratège et acteur central de l’alternance de 2000, Wade demeure une figure qui divise autant qu’elle éclaire
A l’heure où le Sénégal s’apprête à célébrer le centenaire de Me Abdoulaye Wade, il serait tentant de céder à la facilité des hommages convenus. Ce serait une erreur. Car Wade n’est pas un homme que l’on résume. Il est une époque, une rupture, une énergie politique brute qui aura traversé plus d’un demi-siècle de vie publique.
Formé à l’école du droit, intellectuel rigoureux, il s’inscrit d’abord dans une tradition académique avant de devenir ce tribun redoutable qui viendra bousculer l’ordre établi. Face à l’héritage de Léopold Sédar Senghor et à la continuité incarnée par Abdou Diouf, Wade impose une autre grammaire : celle de la confrontation, de la ténacité et de la conquête. Pendant des décennies, il apprend à perdre sans renoncer. Il forge une opposition, construit un imaginaire, installe une attente. Jusqu’à cette date fondatrice de 2000 où, enfin, le pouvoir change de mains. L’alternance devient réalité. Ce moment dépasse sa personne. Il consacre une idée simple mais essentielle : en Afrique, le pouvoir peut se conquérir par les urnes et se transmettre sans violence.
Mais Wade au pouvoir, c’est aussi une autre histoire. Celle d’un homme pressé. Pressé de transformer, de bâtir, d’inscrire son pays dans une dynamique nouvelle. Les infrastructures sortent de terre, Dakar se redessine, et une ambition se précise : faire entrer le Sénégal dans la modernité globale. Son panafricanisme, souvent revendiqué, ne relevait pas du slogan. Il reposait sur une conviction profonde : l’Afrique doit compter sur elle-même, organiser ses solidarités et peser dans le jeu mondial. Pour avoir travaillé à ses côtés, une chose m’a toujours frappé : Wade ne se laissait jamais emporter par les émotions collectives, surtout lorsqu’elles masquaient des réalités géopolitiques plus dures.
Je me souviens de cette séquence à Chicago, au moment où Barack Obama s’apprêtait à entrer dans l’histoire. L’émotion était forte, presque universelle. Je voulais connaître son sentiment. Sa réponse fut d’une sobriété désarmante : il n’attendait rien de particulier, parce qu’à ses yeux, une évidence s’imposait : Obama était avant tout américain. C’est à ce moment-là que je compris que, chez lui, la lecture des rapports de force primait toujours sur les symboles.
Mais Wade n’était jamais enfermé dans une seule posture. A bord d’un Fokker de l’armée sénégalaise, survolant la région de Kaolack, il offrit une tout autre facette. Saisissant une étoffe, il la noua autour de sa tête avec une aisance presque théâtrale, puis lança : « Vous entendrez bientôt parler de Cheikh Abdoulaye Wade avec mon pétrole. » Sur le moment, la formule fit sourire, mais elle révélait déjà une intuition stratégique : celle d’un Sénégal appelé à entrer dans une nouvelle ère énergétique. Car Wade était aussi cela : un homme qui pensait en projection permanente.
Et puis, il y avait le tribun. Un jour, après avoir publiquement bousculé certains de ses pairs africains en évoquant des dirigeants « mal élus », la polémique enfla. Lors d’un sommet à Abuja, il savait qu’il serait attendu. La consigne fut claire : pas d’échanges improvisés avec la presse. De l’intérieur, nous savions que ce serait un défi, tant Wade vivait dans et par la parole. Dans les couloirs, la présence de feu Jean-Karim Fall de RFI fit vaciller cette discipline. Il fallut toute l’organisation du protocole pour contenir cette envie irrépressible de parler. Et, dans un sourire, il lâcha : « J’ai un nouveau patron qui m’empêche de parler. » A cet instant, je mesurais pleinement cette tension permanente chez lui : vouloir maîtriser sa communication tout en restant profondément libre.
Enfin, il y avait le détail, ce sens aigu du symbole qui ne le quittait jamais. Je faisais route vers Saint-Louis lorsqu’il me fit rappeler en urgence. A hauteur de Louga, je fis demi-tour, direction le palais de Dakar. J’étais vêtu d’un grand boubou vert. A mon arrivée, il me lança : « Je pensais que tu étais un ami… mais avec cette couleur ! » . Allusion directe au Parti socialiste du Sénégal. Ce jour-là, je compris à quel point, chez lui, rien n’était jamais neutre. Chaque détail pouvait devenir lecture politique. Puis, sans transition, le travail reprit, dense, précis, exigeant. C’est cela qui frappait chez lui : la capacité de passer instantanément de l’humour à la décision, du trait d’esprit à l’action politique. Wade n’a jamais été un homme simple. Il est à la fois bâtisseur et contestataire, visionnaire et tacticien, homme de rupture et homme de pouvoir. On peut discuter ses choix, critiquer certaines orientations, interroger sa manière d’exercer l’autorité. Mais une chose résiste à toutes les lectures : son empreinte. A l’échelle d’un siècle, peu d’hommes peuvent revendiquer d’avoir opposé, conquis, gouverné et marqué durablement leur pays. C’est en cela que Abdoulaye Wade demeure, au-delà des passions, des clivages et du temps, un homme d’exception.