Par Mamadou Sèye
Les régimes sûrs de leur légitimité n’ont pas peur de la démonstration de force de leurs adversaires. Ils leur opposent des arguments, des projets, un bilan et, au bout du compte, le verdict des urnes. En revanche, lorsque l’on commence à voir partout des menaces à l’ordre public, lorsque l’administration est sollicitée pour entraver des activités politiques pourtant pacifiques, une question finit inévitablement par se poser : qui a réellement peur de qui ?
Depuis plusieurs jours, la vente des cartes de membre de PASTEF connaît un succès qui ne semble pas laisser indifférent. Au lieu de laisser une formation politique organiser librement une activité interne, certains préfets ont cru devoir invoquer un hypothétique trouble à l’ordre public pour interdire l’accès à certains sites. Cette justification interroge. Car dans un Etat de droit, le maintien de l’ordre consiste à prévenir les violences, non à empêcher l’exercice des libertés politiques.
La réponse d’Ousmane Sonko mérite, elle aussi, d’être relevée. Loin d’appeler à la confrontation, il a demandé à ses militants et sympathisants de ne répondre à aucune provocation et de poursuivre simplement la vente des cartes dans les sièges du parti. C’est précisément ce que l’on attend d’un responsable politique conscient du poids de ses paroles.
Il ne faut pas perdre de vue une réalité institutionnelle. Ousmane Sonko est aujourd’hui la deuxième personnalité de l’Etat. Quelles que soient les divergences politiques, la République impose que les institutions et ceux qui les incarnent soient traités avec le respect qui leur est dû. Dans toutes les grandes démocraties, ce respect des fonctions constitue un garde-fou contre les dérives de la passion politique.
Pourtant, certains semblent déterminés à installer un climat de tension permanent. L’épisode de Ziguinchor en est une illustration troublante. Aller stationner des camions transportant des dons de riz et d’autres denrées devant le domicile de M. Sonko, dans une ville qui dispose d’innombrables espaces publics pour une telle opération, relève difficilement du simple hasard. Chacun est libre d’en tirer les conclusions qu’il juge pertinentes, mais il est tout aussi légitime de s’interroger sur les intentions réelles d’une telle mise en scène.
Là encore, les militants de PASTEF n’ont pas cédé. Ils ont gardé leur calme. C’est heureux pour le Sénégal.
Mais une autre question demeure : où était l’autorité administrative ? Si l’on est capable d’interdire une vente de cartes au nom d’un risque supposé de trouble à l’ordre public, on devrait être tout aussi prompt à empêcher des initiatives susceptibles d’alimenter les tensions. L’Etat ne peut être vigilant dans un seul sens. Son impartialité est la condition même de sa crédibilité.
L’histoire politique enseigne une leçon constante : la provocation est souvent l’arme de celui qui cherche à entraîner son adversaire sur un terrain où les idées disparaissent au profit des émotions. C’est un piège classique. Faire perdre son sang-froid à l’autre, provoquer un dérapage, puis s’en servir comme justification politique. Les démocraties mûres ont appris à se méfier de cette mécanique.
Mais le Sénégal vaut mieux que cela. Notre tradition politique, malgré ses imperfections, a toujours privilégié le dialogue plutôt que l’affrontement. Les alternances successives ont montré que ce peuple sait distinguer le bruit de la véritable force politique.
Il y a seulement quelques jours, le Khalife général des mourides appelait tous les acteurs au sens des responsabilités. Cet appel n’était pas destiné à un seul camp. Il s’adressait à tous ceux qui exercent une parcelle d’autorité ou d’influence sur la société sénégalaise. Dans le contexte actuel, cet appel sonne comme un avertissement.
La démocratie ne se gagne ni avec des camions, ni avec des interdictions administratives discutables, ni avec des démonstrations de muscles. Elle se gagne par la confiance du peuple. Et cette confiance ne se décrète pas.
Au bout du chemin, il n’y aura qu’un seul arbitre : le peuple souverain. Ce ne sont ni les menaces, ni les intimidations, ni les provocations qui écriront l’histoire politique du Sénégal. Ce seront les urnes. Toujours les urnes. Le reste n’est que vacarme.