Pouvoir, éthique et raison d’Etat : peut-on gouverner sans morale ?

Par Mamadou Sèye

La politique aurait-elle ses propres règles, affranchies de la morale ordinaire ? La conquête et la conservation du pouvoir justifieraient-elles le mensonge, la manipulation, la ruse et, au besoin, la violence ? Depuis que les hommes se disputent le pouvoir, cette question ne cesse de revenir. Elle oppose ceux qui considèrent la politique comme un univers autonome, régi par le seul rapport de forces, à ceux qui estiment qu’un pouvoir privé de toute exigence morale finit nécessairement par perdre sa légitimité.

La question n’est donc pas nouvelle. Elle traverse toute l’histoire de la pensée politique.

Machiavel : l’autonomie du politique

Il faut commencer par celui que l’on accuse le plus volontiers de tous les cynismes : Nicolas Machiavel.

Dans Le Prince, publié au XVIe siècle, Machiavel rompt avec une longue tradition qui prétendait décrire le prince tel qu’il devrait être. Il entend observer les hommes tels qu’ils sont et le pouvoir tel qu’il fonctionne réellement.

Son apport essentiel est considérable : la politique ne peut être pensée sans tenir compte de la réalité des rapports de force.

Mais de là à transformer Machiavel en professeur de l’immoralité politique, il y a un abîme.

Machiavel ne dit pas simplement : « faites n’importe quoi pour gagner ». Il analyse les conditions de conservation du pouvoir, la nécessité de la prudence, de la force, de la réputation et surtout de l’adhésion populaire. Un dirigeant qui détruit durablement la confiance de ceux qu’il gouverne prépare lui-même sa chute.

Le « machiavélisme » contemporain est souvent moins subtil que Machiavel lui-même.

Weber : le véritable dilemme moral du politique

C’est Max Weber qui apporte peut-être la distinction la plus éclairante.

Dans Le Métier et la vocation d’homme politique, il oppose deux attitudes : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

L’homme de conviction agit au nom de principes auxquels il refuse de renoncer. L’homme de responsabilité mesure les conséquences concrètes de ses décisions.

Weber ne demande pas de choisir définitivement entre les deux. Il rappelle au contraire que la politique sérieuse exige leur confrontation permanente.

Car proclamer de beaux principes sans accepter d’en mesurer les conséquences peut devenir une forme d’irresponsabilité. Mais prétendre que les conséquences justifient absolument tout conduit au cynisme.

Le véritable homme d’Etat doit donc vivre avec cette tension.

Il faut avoir des principes, mais il faut aussi répondre des conséquences de ses actes.

Voilà une leçon particulièrement actuelle.

Arendt : le pouvoir n’est pas la violence

Hannah Arendt permet d’aller plus loin.

Dans On Violence, elle distingue radicalement le pouvoir de la violence. Le pouvoir naît de la capacité des hommes à agir ensemble ; la violence, elle, peut détruire, contraindre et imposer, mais elle ne crée pas nécessairement une légitimité durable.

Cette distinction est capitale.

On peut forcer une population à obéir. On ne peut pas la contraindre indéfiniment à considérer le pouvoir comme légitime.

Un régime peut disposer de la force et manquer de pouvoir au sens politique du terme. A l’inverse, un mouvement dépourvu d’appareil coercitif peut disposer d’une immense puissance politique lorsqu’il bénéficie du consentement populaire.

C’est pourquoi la démocratie ne repose pas uniquement sur les institutions. Elle repose également sur une certaine idée de la légitimité.

Tocqueville : les démocraties vivent aussi de leurs mœurs

Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, avait compris quelque chose que les constitutionnalistes oublient parfois : les institutions ne suffisent pas.

Une démocratie fonctionne aussi grâce aux mœurs, aux habitudes civiques, au respect de certaines règles non écrites, à la confiance et à la capacité des adversaires à accepter leur coexistence.

Une démocratie peut donc conserver ses élections, son Parlement et ses tribunaux tout en s’abîmant progressivement si la compétition politique devient une guerre où tous les moyens sont considérés comme légitimes.

Le danger ne réside pas seulement dans la disparition des institutions.

Il réside aussi dans la disparition de l’esprit qui les fait vivre.

Aron : la politique comme responsabilité historique

Raymond Aron, profondément méfiant à l’égard des idéologies absolues, rappelle quant à lui que l’homme politique évolue dans un monde d’incertitude, de conflits et de conséquences imprévisibles.

Il n’existe pas de politique pure.

Le responsable politique doit choisir, arbitrer, renoncer, prévoir et parfois décider dans des circonstances où aucune solution n’est parfaite.

Mais cette difficulté ne constitue pas une permission de tout faire.

Au contraire.

Plus la décision politique est difficile, plus la responsabilité de celui qui la prend est grande.

C’est ici que se séparent le réalisme politique et le cynisme.

Le réalisme accepte la complexité du monde.

Le cynisme utilise la complexité du monde pour justifier n’importe quoi.

Gramsci : gagner le consentement plutôt que seulement le pouvoir

Antonio Gramsci introduit une autre dimension avec la notion d’hégémonie.

Pour durer, un pouvoir ne peut pas seulement imposer. Il doit convaincre. Il doit produire du consentement, faire apparaître son projet comme légitime, voire désirable.

La domination purement coercitive est toujours fragile.

Voilà pourquoi la bataille politique ne se joue jamais seulement dans les institutions. Elle se joue aussi dans les consciences, dans les représentations, dans les récits et dans la capacité à donner un sens collectif à l’action politique.

Une stratégie qui gagnerait une bataille tout en détruisant durablement la confiance populaire pourrait donc être, à court terme, victorieuse et, à long terme, suicidaire.

Alors, peut-on gouverner sans morale ?

Non.

Mais il faut préciser ce que cela signifie.

La politique n’est pas la morale privée transposée mécaniquement dans la conduite de l’Etat. Un gouvernement doit parfois prendre des décisions difficiles, arbitrer entre des intérêts contradictoires et accepter des compromis.

Mais cela ne signifie pas que tout devient permis.

Il existe des limites.

La dignité humaine, la vérité publique, l’intégrité des institutions, le respect des règles démocratiques, la possibilité pour l’adversaire de participer au jeu politique : voilà autant de frontières dont la transgression répétée finit par détruire la confiance collective.

La politique sans morale peut conquérir le pouvoir. Elle ne peut pas durablement lui donner de la légitimité.

Et c’est peut-être là le paradoxe fondamental : ceux qui pensent pouvoir tout justifier au nom de l’efficacité politique finissent souvent par détruire précisément ce qui rend leur pouvoir efficace : la confiance.

Et le Sénégal dans tout cela ?

Notre pays n’échappe évidemment pas à cette vieille question.

Dans une démocratie, l’adversaire doit pouvoir rester un adversaire. Il n’est pas nécessaire d’en faire un ennemi existentiel. Une alternance n’est pas une guerre civile. Une défaite électorale n’est pas une humiliation nationale. Une victoire ne donne pas le droit d’écraser celui qui a perdu.

La démocratie sénégalaise a besoin de compétition, mais elle a encore davantage besoin de limites dans la compétition.

Parce qu’un pays ne se gouverne pas seulement avec des majorités parlementaires, des décrets, des appareils politiques ou des rapports de force.

Il se gouverne aussi avec une certaine idée de l’honneur, de la responsabilité et de la mesure.

Le politique qui ne voit dans son adversaire qu’un obstacle à éliminer finit par transformer la République en champ de bataille.

Celui qui accepte de combattre son adversaire tout en lui reconnaissant le droit d’exister politiquement fait quelque chose de beaucoup plus difficile : il fait vivre la démocratie.

Voilà pourquoi la vieille formule selon laquelle « la morale n’a rien à faire en politique » mérite d’être définitivement rangée au musée des excuses commodes.

La politique a besoin de réalisme.

Elle a besoin de stratégie.

Elle a besoin de courage.

Mais elle a aussi besoin d’une conscience.

Car lorsque tout devient permis pour gagner, le problème n’est plus seulement de savoir qui remportera le pouvoir.

Il devient de savoir dans quel état sera le pays au lendemain de la victoire.

Et c’est peut-être la véritable question que devrait se poser tout responsable politique avant chaque grande bataille :

« Suis-je en train de gagner une élection, ou suis-je en train de perdre mon pays ? »

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