Par Mamadou Sèye
Il fut un temps où l’on pouvait mettre devant soi un bon plat de viande et être certain de provoquer immédiatement une réaction pavlovienne : l’œil s’allumait, le nez se mettait au travail et la fourchette, elle, n’attendait pas les instructions. Une belle côtelette grillée, un morceau de mouton bien assaisonné, un poulet rôti à souhait ou même un bon plat de riz accompagné de sa viande généreuse avaient quelque chose d’irrésistible.
Et puis, sans tambour ni trompette, le corps a décidé de changer les règles du jeu.
Voilà qu’un beau jour, devant certains de ces mets autrefois capables de faire saliver un régiment, on se surprend à dire : « Non, merci. » Pas par régime, pas par conviction philosophique, encore moins par volonté de faire le malin. Simplement parce que le corps, ce drôle de personnage avec lequel nous vivons depuis toujours, semble désormais avoir son propre programme alimentaire.
C’est là que commence une petite bataille intérieure : faut-il écouter ce corps devenu subitement difficile ou lui rappeler qui commande ?
Grande question !
Car l’être humain a cette étrange manie de vouloir négocier avec son propre organisme. Le corps dit : « Je n’en veux pas. » L’esprit répond : « Mais c’est délicieux ! » Le corps insiste : « Je n’en veux vraiment pas. » Et l’esprit, qui n’aime décidément pas perdre une discussion, rétorque : « Tout de même, ce morceau-là est exceptionnel ! »
On tente alors toutes sortes de stratagèmes. On change la cuisson, on modifie l’assaisonnement, on goûte un petit morceau « juste pour voir ». On se persuade que le problème vient du plat et non de soi. Puis, après deux bouchées, le verdict tombe : le corps avait raison.
Il faut alors se rendre à l’évidence : certaines envies que l’on croyait éternelles ne le sont pas.
C’est peut-être l’une des surprises de l’âge. On ne change pas seulement de visage, de rythme ou de façon de voir le monde. On change aussi, parfois, de rapport à la table. Des aliments que l’on adorait deviennent soudainement quelconques. D’autres, autrefois relégués au second rang, prennent une importance nouvelle.
Le palais lui-même semble faire sa révolution.
Et voilà que celui qui, hier encore, pouvait réclamer une généreuse portion de viande se découvre aujourd’hui parfaitement heureux devant un plat plus simple. On mange moins, différemment, parfois avec davantage d’attention. Ce n’est pas nécessairement une privation. C’est plutôt comme si le corps avait décidé de réviser ses goûts sans demander l’avis de la direction générale.
Mais il y a surtout une leçon amusante dans cette affaire : nous passons une bonne partie de notre vie à croire que nous contrôlons notre corps, alors qu’il finit toujours par nous rappeler qu’il possède, lui aussi, un droit de veto.
Nous pouvons lui imposer des horaires, des régimes, des exercices, des privations et même des résolutions solennelles prises un lundi matin. Mais lorsqu’il décide qu’un aliment ne lui convient plus, il sait se faire comprendre.
Et vouloir combattre cette nouvelle nature n’est pas toujours très raisonnable.
Après tout, pourquoi faudrait-il absolument continuer à manger ce que l’on aimait hier ? Parce qu’on l’a toujours aimé ? Parce que les autres trouvent cela délicieux ? Parce qu’un bon vivant est censé aimer la bonne chère ? Parce qu’il serait presque inconvenant de refuser une belle assiette de viande ?
Non. Le corps n’a pas signé de contrat avec nos habitudes.
Il peut changer. Il peut réclamer autre chose. Il peut même, suprême trahison, nous faire regarder avec indifférence une assiette qui nous aurait autrefois rendu heureux.
Et peut-être faut-il simplement accepter cette évolution avec philosophie et, surtout, avec un peu d’humour.
Car au fond, vieillir — puisque c’est aussi de cela qu’il s’agit — c’est parfois découvrir que l’on ne devient pas seulement différent dans sa tête. On devient différent jusque dans son assiette.
Le plus drôle, c’est qu’on continue pourtant à saliver en regardant les autres manger certaines choses que l’on ne veut plus manger soi-même. On peut admirer la belle grillade, reconnaître qu’elle est parfaitement réussie, complimenter le cuisinier… puis tranquillement demander autre chose.
C’est peut-être cela, finalement, la sagesse : savoir reconnaître qu’un plat est excellent sans être obligé de le manger.
Et quand le corps, jadis gourmand et aujourd’hui plus sélectif, commence à récuser la viande et quelques autres mets savoureux, le mieux est peut-être de ne pas engager avec lui une guerre inutile.
Après tout, il nous accompagne depuis si longtemps.
Autant éviter de nous brouiller avec lui autour d’une assiette.