Pas d’éthique ou de morale en politique ? Oh que si !

Par Mamadou Sèye

« Il n’y a pas de morale en politique. » Voilà une de ces formules que l’on ressort volontiers lorsqu’il faut justifier l’injustifiable. Comme si la conquête du pouvoir autorisait soudain toutes les compromissions, toutes les trahisons, toutes les manipulations et tous les coups bas.

Oh que si !

Il faut même davantage d’éthique en politique qu’ailleurs. Car en politique, on ne joue pas seulement avec sa propre réputation. On joue avec la confiance des citoyens, avec les institutions et, parfois, avec la paix d’un pays.

Machiavel est souvent convoqué pour donner une apparence savante à cette conception cynique du pouvoir. Mais lire Le Prince comme un permis de mentir, de manipuler et d’écraser son adversaire, c’est surtout avouer qu’on ne l’a pas compris. Machiavel décrivait les mécanismes du pouvoir ; il ne distribuait pas des certificats de vertu à ceux qui les utilisent.

La politique peut être un combat. Elle doit même l’être. Mais un combat n’est pas nécessairement une guerre sans règles.

On peut être impitoyable dans la défense de ses convictions sans être ignoble. On peut combattre un adversaire avec acharnement sans chercher à le détruire par tous les moyens. On peut vouloir gagner sans considérer que tout est permis pour y parvenir.

C’est précisément là que se trouve la différence entre la stratégie et la bassesse.

La stratégie cherche à convaincre, à rassembler, à gagner une élection. La bassesse cherche à disqualifier l’autre lorsque les arguments ne suffisent plus.

La première grandit la politique.

La seconde la dégrade.

Et ceux qui répètent que « la morale n’a rien à faire en politique » devraient avoir l’honnêteté de pousser leur raisonnement jusqu’au bout : si rien n’est moralement interdit pour conquérir le pouvoir, pourquoi le citoyen devrait-il ensuite faire confiance à celui qui l’a conquis ?

La démocratie repose sur une contradiction fondamentale : pour gouverner les autres, il faut d’abord obtenir leur confiance. Or la confiance ne se décrète pas. Elle se mérite.

C’est pourquoi l’éthique n’est pas un supplément d’âme réservé aux naïfs. Elle est une condition de survie de la démocratie.

Une République peut survivre à la défaite d’un parti. Elle peut survivre à l’alternance. Elle peut même survivre à de mauvais gouvernants.

Elle survit beaucoup plus difficilement à la disparition de toute limite morale dans la compétition pour le pouvoir.

Car lorsque tout devient permis, l’adversaire cesse d’être un citoyen et devient une cible. La politique cesse alors d’être un débat et devient une chasse.

Et une société qui transforme ses adversaires en gibier finit toujours par découvrir que la chasse ne s’arrête jamais.

Voilà pourquoi il faut avoir le courage de le dire, même lorsque cela dérange : non, la politique n’est pas une zone de non-droit moral.

Il existe des lignes qu’un homme d’honneur ne franchit pas, même lorsqu’il sait qu’en les franchissant il pourrait gagner.

Il existe des victoires que l’on refuse parce que leur prix serait trop élevé.

Il existe des adversaires que l’on combat sans chercher à les humilier.

Et il existe surtout une règle supérieure à toutes les stratégies électorales : on ne détruit pas son pays pour gagner contre son adversaire.

Le pouvoir passe.

Les gouvernements passent.

Les partis passent.

Les hommes passent.

Mais les conséquences de leurs actes restent.

Alors, à ceux qui nous expliquent doctement que la morale n’a rien à faire en politique, répondons simplement :

Oh que si !

Et même davantage qu’ailleurs.

Parce que celui qui aspire à diriger un peuple doit être capable de comprendre qu’avant d’être un calculateur, un stratège ou un conquérant, il doit rester un homme.

Et lorsqu’un responsable politique doit choisir entre gagner par la bassesse et perdre avec dignité, il lui reste encore une liberté que personne ne peut lui enlever :

celle de choisir l’honneur.

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