Par Mamadou Sèye
C’est une terrible question. Une question qui traverse l’histoire politique dès lors qu’un pouvoir découvre qu’entre exercer le pouvoir et être accepté par ceux sur lesquels il s’exerce, il peut exister un abîme.
Que faire lorsque l’on gouverne, que l’on dispose des institutions, de l’administration, d’une majorité politique, que l’on peut présenter des réalisations et des réformes, mais que le peuple, ou une partie importante de celui-ci, semble ne plus vouloir entendre le discours du pouvoir ?
Que faire lorsque la parole officielle se heurte désormais à une défiance telle que même une bonne nouvelle est accueillie avec suspicion ?
C’est ici que surgit la vieille question de Lénine : Que faire ?
Il ne s’agit évidemment pas de transposer mécaniquement à notre époque les réponses de la Russie de 1902. Le contexte, les sociétés, les institutions et les objectifs politiques n’ont rien de comparable. Mais la question demeure d’une étonnante actualité : comment renouer le lien entre une organisation politique et les masses lorsqu’un décalage s’est installé entre les dirigeants et ceux au nom desquels ils prétendent agir ?
Lénine s’interrogeait alors sur le rapport entre la spontanéité du mouvement populaire et la conscience de ceux qui prétendaient lui donner une direction. Son constat était sévère : les dirigeants pouvaient prendre du retard sur le mouvement réel des masses.
Notre problème est différent, mais il présente une étrange parenté.
Un pouvoir peut avoir raison dans les chiffres et avoir tort dans la perception qu’en ont les citoyens.
Il peut avoir des réformes à présenter, des investissements à annoncer, des résultats à défendre. Mais si le citoyen ne les ressent pas, ne les comprend pas ou ne croit plus à celui qui les lui présente, la réalité politique devient autre chose que la simple addition des réalisations.
C’est là que commence la crise de confiance.
Et une crise de confiance ne se résout pas nécessairement par davantage de communication.
C’est même parfois l’inverse.
Lorsque la confiance est forte, une déclaration gouvernementale peut être accueillie favorablement. Lorsque la confiance est faible, la même déclaration peut être interprétée comme de la propagande.
Le problème n’est donc plus seulement ce que fait le pouvoir. Il devient : pourquoi sa parole ne produit-elle plus le même effet sur ceux auxquels elle s’adresse ?
Voilà la question qu’il faut avoir le courage de poser.
Car il existe une tentation, pour tout pouvoir confronté à cette situation, de considérer que le problème vient du peuple : peuple impatient, peuple mal informé, peuple manipulé, peuple incapable de voir les transformations en cours.
Ce serait pourtant une dangereuse facilité.
Un pouvoir démocratique ne peut pas choisir son peuple.
Il doit composer avec sa perception, ses impatiences, ses colères, ses contradictions et même ses erreurs de jugement.
Et surtout, il doit accepter une vérité politique élémentaire : l’électeur n’est pas obligé de reconnaître les mérites que le gouvernant s’attribue.
Il peut se tromper. Il peut être injuste. Il peut être influencé. Mais son jugement existe. Et lorsqu’il devient durablement défavorable, il constitue un fait politique qu’aucun communiqué ne peut abolir.
Alors, que faire ?
Certainement pas jeter l’éponge au premier moment de découragement.
Mais pas davantage se réfugier dans l’idée que le peuple finira nécessairement par comprendre.
Il faut retourner au peuple.
Non pas pour lui demander de croire davantage.
Pour l’écouter davantage.
C’est probablement le premier acte d’une reconquête de la confiance : accepter d’entendre ce que le citoyen dit lorsqu’il n’applaudit plus.
Et il faut aller plus loin.
Il faut rétablir une distinction que les pouvoirs oublient parfois : gouverner n’est pas convaincre en permanence que l’on gouverne bien. Gouverner, c’est agir, rendre compte et accepter d’être jugé.
Cette distinction est capitale.
Car lorsque chaque action devient une opération de communication, la communication finit par absorber l’action elle-même.
Le pouvoir parle de ses résultats. Le citoyen parle de son vécu.
Le pouvoir parle de réformes. Le citoyen parle du prix de la vie.
Le pouvoir parle de perspectives. Le citoyen demande ce qui change maintenant dans son quotidien.
Le pouvoir regarde l’horizon. Le citoyen regarde souvent le mois qui commence.
Ce ne sont pas nécessairement deux vérités contradictoires. Mais elles peuvent devenir deux réalités politiques qui ne se rencontrent plus.
Et c’est précisément cette fracture qu’il faut réduire.
Le gouvernement sénégalais présente aujourd’hui une importante séquence de réformes et insiste sur leur mise en œuvre territoriale et leur exécution effective. Dans le même temps, le pays traverse une période économique délicate, avec des discussions poursuivies avec le FMI autour notamment du financement et de la soutenabilité des finances publiques.
Dans une telle période, la pédagogie ne suffit pas.
Il faut de la transparence.
Il faut des résultats vérifiables.
Il faut accepter la contradiction.
Il faut savoir reconnaître les erreurs.
Il faut surtout éviter de transformer toute critique en hostilité politique.
Car un pouvoir qui finit par considérer que toute critique est une attaque contre lui construit progressivement autour de lui une chambre d’écho. Et une chambre d’écho est confortable tant que la réalité lui ressemble.
Jusqu’au jour où elle ne lui ressemble plus du tout.
Lénine, dans un autre contexte, insistait sur la nécessité d’une organisation capable de relier l’action locale, l’expérience et une vision d’ensemble.
Nous pouvons retenir, débarrassée de son contexte révolutionnaire, une idée simple : un pouvoir ne peut pas vivre durablement séparé du mouvement réel de la société.
Il lui faut des relais.
Mais pas seulement des relais qui applaudissent.
Des relais qui remontent les mauvaises nouvelles.
Des responsables capables de dire au sommet ce que le sommet ne veut pas toujours entendre.
Des militants capables de parler aux citoyens sans leur réciter le discours officiel.
Des intellectuels capables de critiquer sans trahir.
Une presse capable de questionner sans chercher systématiquement à démolir.
Et, surtout, des dirigeants capables d’entendre sans considérer que l’écoute constitue une faiblesse.
Alors seulement la politique retrouve son sens.
Car le peuple n’est pas une salle de réunion où l’on vient présenter des résultats. Il est la matière vivante de la démocratie.
Il peut applaudir aujourd’hui et désapprouver demain.
Il peut soutenir une politique et en rejeter une autre.
Il peut reconnaître une réussite et sanctionner simultanément une erreur.
Il n’est pas contradictoire : il est simplement libre.
Et c’est précisément cette liberté qui donne son sens au pouvoir démocratique.
Alors, camarade, que faire ?
Ne pas jeter l’éponge.
Ne pas accuser le peuple de ne pas comprendre.
Ne pas chercher à fabriquer artificiellement l’adhésion.
Recommencer à écouter.
Revenir au réel.
Mesurer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
Corriger lorsque cela est nécessaire.
Parler moins de soi.
Et laisser progressivement les actes refaire ce que les discours ne parviennent plus à faire.
Car lorsque la confiance est abîmée, on ne la reconstruit pas en criant plus fort.
On la reconstruit en donnant au citoyen des raisons de croire à nouveau.
Voilà peut-être, aujourd’hui, la véritable réponse à la vieille question de Lénine :
Que faire ?
Faire moins de politique pour soi-même et davantage de politique avec le peuple.