Par Mamadou Sèye
Il y a parfois, dans la vie politique sénégalaise, des scènes qui en disent beaucoup plus long que les discours. La séquence des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) en est une illustration saisissante.
Ousmane Sonko doit-il désormais s’excuser d’être populaire ? Doit-il renoncer à rencontrer les Sénégalais parce que leur enthousiasme à son égard dérange certains milieux politiques ? Depuis quand la ferveur populaire constitue-t-elle une faute politique ?
Reprenons les faits.
C’est comme Premier ministre qu’Ousmane Sonko a porté le Plan de redressement économique et social (PRES), dans lequel figuraient notamment des ressources destinées aux JOJ. Les arbitrages présentés dans le cadre de ce plan ont retenu une enveloppe de 43,6 milliards de francs CFA pour les Jeux. Il a également présidé les concertations gouvernementales consacrées à leur préparation et à leur organisation.
Depuis, l’homme a changé de fonction. Limogé de la Primature, il est devenu président de l’Assemblée nationale, deuxième personnalité de l’Etat. Mais voilà que survient la cérémonie d’ouverture des JOJ, le 31 octobre dernier. Son absence à cette cérémonie a suscité des interrogations, notamment sur la question de son invitation protocolaire.
Loin de transformer cet épisode en affrontement institutionnel, Sonko adresse un message de bienvenue aux délégations étrangères. Il félicite le Comité international olympique, le comité d’organisation, les administrations et les municipalités. Il remercie même le COJOJ pour le badge « all access » qui lui a été remis et annonce son intention de visiter le village olympique.
Aujourd’hui, il annonce sa visite à la Foire culinaire de l’Hôtel de Ville de Dakar, puis au village olympique de Diamniadio.
Et c’est là que les choses prennent une tournure pour le moins singulière.
La perspective de sa venue suscite un formidable mouvement de curiosité et de mobilisation populaire. Des Sénégalais veulent le voir, l’approcher, lui témoigner leur sympathie. Au lieu de s’interroger sur cette réalité politique et sociale, certains choisissent d’y voir une menace pour les Jeux. On dénonce une prétendue politisation de l’événement.
Mais de quelle politisation parle-t-on exactement ?
Un président de l’Assemblée nationale qui visite un événement organisé sur le territoire national, qui rencontre des compatriotes et qui manifeste son intérêt pour une compétition internationale à laquelle le Sénégal est associé : où se trouve le scandale ?
Les JOJ appartiennent au Sénégal. Ils ne sont la propriété exclusive d’aucun camp politique, d’aucune institution et encore moins d’une personnalité. Leur réussite doit rassembler toutes les composantes de la nation. Mais cette exigence de rassemblement ne saurait se transformer en interdiction de présence pour un responsable dont la popularité est incontestable.
Il y a surtout une contradiction qu’il serait difficile de passer sous silence. Celui qui a contribué, à la tête du gouvernement, à la mobilisation des moyens et à la préparation de ces Jeux devrait-il aujourd’hui se tenir à distance pour ne pas indisposer ceux qui gouvernent ?
La popularité ne se décrète pas. Elle ne se distribue pas par arrêté et ne se retire pas par communiqué. Elle appartient aux citoyens, qui restent libres de manifester leur affection, leur confiance ou leur désapprobation à l’égard de ceux qui les dirigent.
On peut contester les choix politiques d’Ousmane Sonko. On peut discuter ses méthodes, ses déclarations et ses responsabilités. C’est le jeu démocratique. Mais vouloir transformer chaque manifestation de sympathie populaire à son endroit en une affaire de politisation relève d’une autre logique, celle qui confond l’intérêt national avec les susceptibilités politiques du moment.
Les JOJ doivent rester une fête de la jeunesse, du sport et de l’Afrique. Mais la jeunesse sénégalaise n’a pas à recevoir des consignes sur les personnalités qu’elle peut applaudir ou sur celles qu’elle doit ignorer.
Au fond, la question mérite d’être posée : Ousmane Sonko aurait-il commis une faute en étant adulé par une partie de son peuple ?
Dans une République, la popularité d’un responsable politique n’est ni un privilège institutionnel ni un délit. C’est une réalité démocratique. Ceux qui s’en inquiètent devraient peut-être chercher à comprendre ce qu’elle exprime plutôt que de vouloir la faire taire.
Le peuple n’a pas besoin d’autorisation pour manifester ses sentiments.