Par Mamadou Sèye
Au-delà de la crise politique entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, le socio-anthropologue propose une lecture historique et idéologique d’un affrontement dont l’enjeu, selon lui, dépasse largement les rivalités de personnes : la préservation ou la transformation du système de pouvoir.
Dans sa contribution intitulée « Une révolution invincible », le professeur Youssouph Mbargane Guissé ne se livre pas à un simple commentaire de l’actualité politique sénégalaise. Il entreprend une lecture sociologique et historique de la crise actuelle, en la replaçant dans une séquence beaucoup plus longue : celle de la contestation d’un ordre politique, économique et social dont les fondements remontent aux premières années de l’indépendance. Son propos repose sur une conviction centrale : ce qui se joue aujourd’hui au Sénégal n’est pas seulement un conflit entre deux dirigeants issus de la même famille politique, mais un affrontement entre une dynamique populaire de rupture et des forces qui chercheraient à restaurer l’ancien système.
Pour comprendre cette thèse, il faut d’abord s’arrêter sur la méthode d’analyse revendiquée par l’auteur. Il invite à rechercher, dans toute réalité complexe, « le levier qui tient le tout ». Autrement dit, il ne suffit pas d’aligner les événements, les déclarations et les péripéties institutionnelles. Il faut identifier le mécanisme profond qui leur donne leur cohérence. C’est cette démarche qui conduit le professeur à faire de la question de l’argent, de sa captation et de son utilisation, le ressort central de la crise sénégalaise.
De l’ajustement structurel à la crise de légitimité du système
Le raisonnement de Youssouph Mbargane Guissé commence par une mise en perspective historique. Il établit un lien entre les politiques d’ajustement structurel, la montée du néolibéralisme, la financiarisation de l’économie et la constitution progressive d’élites politiques et économiques vivant de la proximité avec les ressources de l’État.
Dans cette lecture, la corruption n’est pas un simple dysfonctionnement administratif ou une défaillance morale individuelle. Elle devient un mode de reproduction du pouvoir. L’État, au lieu d’être prioritairement l’instrument de satisfaction des besoins collectifs, risque de devenir le lieu de concentration et de redistribution de privilèges au bénéfice de réseaux politiques, familiaux et économiques.
Le professeur décrit ainsi une évolution qui aurait traversé plusieurs séquences de notre histoire politique. Le système politique mis en place sous Senghor, avec ses mécanismes de domination et de régulation, aurait progressivement perdu sa capacité à contenir les contradictions sociales. L’alternance de 2000 aurait exprimé une première manifestation de cette contestation. Mais, selon son analyse, la gouvernance libérale qui lui a succédé n’aurait pas transformé les structures fondamentales de la prédation. Le phénomène se serait aggravé sous Macky Sall, jusqu’à prendre les caractéristiques d’un système de réseaux et de clientèles.
Cette périodisation est importante. Elle permet de comprendre pourquoi l’auteur ne considère pas l’arrivée du PASTEF au pouvoir comme une alternance ordinaire. Il y voit l’aboutissement provisoire d’une contestation populaire nourrie par plusieurs décennies de frustrations économiques, d’inégalités et de défiance à l’égard des élites dirigeantes.
Le Dieu argent, ou le véritable levier du pouvoir
L’expression du « Dieu Argent » constitue probablement l’une des clés philosophiques du texte. Elle ne désigne pas seulement la richesse ou l’accumulation matérielle. Elle renvoie à un système de valeurs dans lequel la recherche des avantages personnels finit par supplanter l’intérêt général, où la puissance financière devient un instrument de domination politique et où la conservation des privilèges détermine les comportements des acteurs.
C’est pourquoi Guissé accorde une place centrale à l’éthique dans le projet de rupture porté par Ousmane Sonko et le PASTEF. L’adhésion populaire ne se serait pas construite exclusivement autour d’un programme économique ou d’une promesse de changement de dirigeants. Elle aurait aussi reposé sur une exigence morale : mettre fin à l’impunité, protéger les ressources publiques, réhabiliter le sens du service de l’État et réaffirmer la primauté de la patrie sur les intérêts particuliers.
Cette dimension est fondamentale. Elle signifie que la rupture promise ne peut être appréciée uniquement à travers les résultats économiques ou les changements administratifs. Elle doit également être évaluée à travers les pratiques du pouvoir, la transparence dans la gestion des ressources publiques et la fidélité aux engagements pris devant les citoyens.
C’est précisément à ce niveau que la question des fonds politiques et celle de la reddition des comptes acquièrent une portée qui dépasse leur dimension institutionnelle. Elles touchent au cœur même de la promesse de rupture.
La trahison de la révolution et la restauration du système
Le passage le plus politique de la contribution est sans doute celui dans lequel le professeur affirme que le Sénégal se trouve dans un épisode de « trahison de la révolution et de restauration du Système ».
Cette formulation mérite d’être prise au sérieux. Elle signifie que, dans son interprétation, la conquête du pouvoir ne garantit nullement la réalisation des aspirations qui ont rendu cette conquête possible. Une force politique peut accéder aux responsabilités sans parvenir à transformer les structures qu’elle avait promis de remettre en cause. Elle peut même, sous l’effet des intérêts, des alliances et des contradictions internes, finir par reproduire certaines pratiques qu’elle dénonçait.
La distinction entre alternance et révolution prend ici tout son sens. L’alternance consiste à remplacer les gouvernants. La révolution, dans l’acception politique et sociale que mobilise l’auteur, suppose une transformation plus profonde des rapports de pouvoir, des mécanismes de domination et des normes de gestion de la collectivité.
Ainsi, la crise entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne saurait être comprise uniquement comme une querelle de leadership. Elle devient, dans la grille de lecture de Guissé, le révélateur d’une contradiction entre la promesse originelle de rupture et les orientations prises après l’accession au pouvoir.
Les faucons et les technocrates : une photographie du camp présidentiel
Le socio-anthropologue distingue ensuite deux catégories au sein de ce qu’il considère comme le camp contre-révolutionnaire.
La première est constituée des « faucons ». Il leur attribue une volonté de confrontation avec Ousmane Sonko et le PASTEF, qu’il explique par la crainte de perdre les positions acquises et d’avoir éventuellement à répondre devant la justice de leur gestion passée. Il leur prête également une stratégie de déstabilisation fondée sur la peur, les menaces, les attaques personnelles et la communication politique hostile.
La seconde catégorie est celle des technocrates. Contrairement aux premiers, ils ne seraient pas nécessairement favorables à une confrontation ouverte. Leur priorité serait la conservation de leurs fonctions, de leurs avantages et de leur confort jusqu’à la fin du mandat. Ils privilégieraient donc la stabilité institutionnelle, non par adhésion à un projet de transformation, mais parce que cette stabilité garantit la continuité de leur position.
Cette distinction permet à l’auteur de souligner les contradictions susceptibles de traverser le camp présidentiel. Elle suggère que les intérêts des différents groupes qui composent l’appareil gouvernemental ne sont pas forcément convergents. Les uns pourraient rechercher l’affrontement, tandis que les autres auraient intérêt à éviter une crise majeure.
Il s’agit cependant d’une typologie politique proposée par le professeur, et non d’une classification démontrée de manière exhaustive. Sa pertinence doit être appréciée à partir des comportements et des décisions effectivement observables.
La peur a changé de camp
La dernière partie du texte est sans doute la plus sociologique et la plus symbolique. Guissé revient sur les violences politiques, les arrestations, les blessures et les morts qui ont marqué les années de confrontation avec le régime précédent. Il considère que ces événements ont produit une transformation profonde de la conscience collective, particulièrement au sein de la jeunesse.
Son idée est que la peur, longtemps utilisée comme instrument de domination politique, aurait perdu une partie de son efficacité. Les jeunes qui ont affronté la répression auraient acquis une nouvelle conscience de leur capacité à agir sur le cours de l’histoire. Le sacrifice des victimes serait devenu un élément constitutif de la mémoire et de l’identité collective du mouvement.
La référence aux vieilles femmes sorties du bois sacré, aux chants et aux danses donne à cette analyse une dimension anthropologique particulière. La mobilisation n’est plus seulement envisagée comme une addition de revendications politiques. Elle devient une expérience collective, inscrite dans les imaginaires, les solidarités et les représentations culturelles.
C’est dans cette transformation psychologique et symbolique que le professeur situe l’invincibilité de la révolution. Celle-ci ne reposerait plus uniquement sur l’organisation d’un parti ou sur la popularité d’un dirigeant, mais sur une conscience populaire que la répression ne pourrait plus facilement ramener à la soumission.
Une révolution à l’épreuve de ses propres promesses
Il reste une question essentielle, que la lecture du texte permet de faire émerger. Si la révolution est portée par des exigences éthiques et morales, comment apprécier sa trajectoire lorsque ceux qui ont bénéficié de sa victoire ne donnent plus le même sens au projet initial ?
La fidélité à une révolution ne peut être réduite à la fidélité à un homme. Elle doit d’abord se mesurer à la permanence des principes qui ont mobilisé les populations. La souveraineté, la justice, la transparence, la protection des ressources nationales et la dignité des citoyens ne sont pas des propriétés privées d’une organisation politique. Elles constituent des exigences démocratiques qui survivent aux dirigeants et aux partis.
C’est aussi ce qui donne à la contribution de Youssouph Mbargane Guissé son intérêt dans le débat actuel. Elle nous rappelle que la conquête du pouvoir n’est jamais une fin en soi et que la légitimité électorale ne dispense pas de respecter les engagements qui l’ont rendue possible.
L’histoire politique ne juge pas seulement les dirigeants à la manière dont ils accèdent au pouvoir. Elle les juge aussi à la manière dont ils l’exercent et aux transformations qu’ils accomplissent.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir si la révolution est invincible. Elle est de savoir si ceux qui prétendent l’incarner restent fidèles aux aspirations qui lui ont donné naissance.