Par Mamadou Sèye
La CEDEAO traverse sans doute la période la plus délicate de son histoire. Longtemps considérée comme le moteur de l’intégration ouest-africaine, elle fait aujourd’hui face à une crise de confiance qui dépasse largement le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ce retrait historique a mis en lumière une réalité plus profonde : l’organisation a progressivement perdu une partie de son crédit auprès des peuples qu’elle est censée servir.
Pendant des décennies, la CEDEAO s’est illustrée dans la prévention et la gestion de plusieurs conflits en Afrique de l’Ouest. Son rôle au Liberia, en Sierra Leone ou encore en Gambie lui avait valu une reconnaissance continentale. Mais ces succès appartiennent désormais davantage au passé qu’au présent.
Le départ définitif des trois pays de l’Alliance des Etats du Sahel constitue un tournant majeur. Au-delà de ses conséquences institutionnelles, il traduit une rupture politique et symbolique. Pour la première fois, des Etats membres ont considéré que leur avenir pouvait s’écrire en dehors de la communauté régionale. Plus significatif encore, cette décision a trouvé un écho favorable auprès d’une partie de leurs opinions publiques, révélant l’ampleur du malaise.
Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Au fil des années, la CEDEAO est apparue, aux yeux de nombreux citoyens, davantage comme une conférence permanente de chefs d’Etat que comme une véritable communauté des peuples. Ses décisions sont souvent perçues à travers le prisme des intérêts des gouvernements, alors que les préoccupations concrètes des populations – sécurité, libre circulation, emploi, pouvoir d’achat ou lutte contre le terrorisme – restent insuffisamment prises en compte.
Sa gestion de plusieurs crises politiques a également nourri les critiques. Les sanctions imposées à certains Etats ont parfois été vécues comme pénalisant d’abord les populations. Dans le même temps, l’attitude de l’organisation face à d’autres situations a alimenté des accusations de traitement inégal, renforçant le sentiment que les principes invoqués varient selon les circonstances.
Des affaires très médiatisées, comme le dossier Mballo, ont aussi participé à cette dégradation de l’image de l’institution. Quelles que soient les lectures que l’on en fasse, elles ont conforté chez de nombreux observateurs l’idée d’une organisation dont la crédibilité est aujourd’hui contestée.
C’est dans ce contexte que le Sénégal hérite d’une responsabilité majeure. Le président Bassirou Diomaye Faye prend la présidence en exercice de la CEDEAO, tandis que Birame Diop accède à la tête de la Commission. Une telle convergence de responsabilités est relativement importante. Elle offre au Sénégal l’occasion de contribuer à une refondation de l’organisation.
Mais les postes ne suffiront pas. La CEDEAO devra démontrer qu’elle est capable de se réinventer. Son avenir dépendra moins des sommets diplomatiques que de sa capacité à répondre aux attentes des populations, à restaurer la confiance et à redevenir un instrument d’intégration, de solidarité et de prospérité partagée.
Une organisation régionale ne s’affaiblit pas seulement lorsqu’elle perd des Etats membres. Elle s’affaiblit surtout lorsque les peuples cessent de croire en son utilité. C’est ce défi de légitimité que Bassirou Diomaye Faye et Birame Diop auront désormais la responsabilité d’affronter. Leur mandat sera jugé non pas à l’aune des communiqués publiés, mais à celle de leur capacité à rapprocher la CEDEAO des citoyens d’Afrique de l’Ouest. Car une institution qui retrouve la confiance des peuples retrouve, par la même occasion, sa raison d’être.