Rien que de l’écrire donne le vertige.
Par Mamadou Sèye
Un siècle après sa naissance, le Président Abdoulaye Wade continue de provoquer au Sénégal ce que peu d’hommes publics réussissent encore après tant d’années : l’émotion. Une émotion brute, presque intime, faite de souvenirs, de passions politiques, de débats sans fin, mais aussi d’images humaines que le temps refuse d’effacer.
Car Wade n’a jamais été un homme froid.
Il n’a jamais été un personnage lointain enfermé dans les rigidités du pouvoir. Même au sommet de l’Etat, il gardait quelque chose d’étonnamment vivant, presque juvénile : la curiosité des gens, le goût des échanges, le rire facile, l’énergie imprévisible.
Je me souviens d’un dîner offert par Muammar Kadhafi en l’honneur du Président Wade à Syrte, en Libye. Par un concours de circonstances, ma table se trouvait presque collée à la sienne. Au cours des échanges, je racontai une histoire qui provoqua chez nous un fou rire incontrôlable. Le Président avait jeté un regard dans notre direction, intrigué. A la fin du dîner, il voulut absolument savoir ce qui nous avait autant fait rire. Lorsqu’on lui expliqua que j’étais à l’origine de cette scène, il exigea que je lui raconte moi-même l’histoire. J’étais terriblement embarrassé devant lui, mais il insista avec cette curiosité presque enfantine qui le caractérisait parfois. Je finis par m’exécuter. Et là, il partit lui aussi dans un éclat de rire mémorable.
Cette scène, en apparence anodine, disait beaucoup de lui.
Un chef d’Etat capable, malgré le poids des responsabilités et du protocole, de rester attentif à un simple éclat de rire venu d’une autre table.
Je repense aussi à ce week-end au Palais où il manifesta soudain le désir de se rendre à Popenguine. Le déplacement n’était absolument pas prévu. Immédiatement, il fallut envisager une escorte, mobiliser du personnel, rappeler des agents déjà en repos. Quelques récriminations discrètes commençaient à circuler ici et là. Quelqu’un finit par lui souffler qu’il serait peut-être préférable d’attendre un peu avant de partir, puisqu’un grand nettoyage était justement prévu ce jour-là dans la résidence de Popenguine.
Le Président comprit aussitôt ce qui se jouait réellement : des week-ends sacrifiés, des collaborateurs brusquement rappelés, des familles perturbées. Alors, contre toute attente, il décida d’annuler le déplacement. Et l’on comprit plus tard que son véritable plaisir avait surtout été de voir du monde revenir au Palais, discuter, plaisanter, échanger avec lui. Wade aimait profondément la présence humaine. Il aimait les conversations. Il aimait sentir la vie autour de lui.
C’est peut-être cela qui explique, au fond, le lien singulier qu’il a toujours entretenu avec les Sénégalais.
Bien sûr, l’histoire retiendra le grand opposant, l’homme des décennies de combat, le symbole de l’alternance de l’an 2000, celui qui aura démontré qu’aucun pouvoir n’est éternel. Elle retiendra le tribun, le stratège politique, l’endurance exceptionnelle d’un homme qui semblait se nourrir des tempêtes elles-mêmes.
Mais derrière le monument politique, il y avait aussi un homme profondément humain.
Un homme capable de rire franchement.
Un homme attentif aux autres.
Un homme qui, même au sommet de l’Etat, conservait une étonnante proximité avec ceux qui l’entouraient.
A cent ans, Wade n’appartient plus seulement à une famille politique.
Il appartient désormais à l’histoire affective du Sénégal.
Des générations entières ont grandi avec son nom, ses combats, ses excès parfois, son énergie inépuisable et cette capacité rare à toujours revenir là où on ne l’attendait plus.
Très peu d’hommes traversent ainsi le temps sans disparaître de l’imaginaire collectif.
Très peu deviennent à eux seuls une époque.
Aujourd’hui, les querelles politiques paraissent presque secondaires face à ce chiffre immense : cent ans.
Cent années de vie, de luttes, de victoires, de défaites, de fidélités, d’espérance et de mémoire.
Et peut-être qu’au fond, le plus bel hommage que l’on puisse rendre au Président Wade est simplement celui-ci : reconnaître qu’il aura profondément marqué nos vies, notre histoire et notre manière même de regarder la politique.
Bon anniversaire, Président.
Un siècle après votre naissance, le Sénégal continue encore de parler de vous au présent.