Par Mamadou Sèye
Il fut un temps où, en Afrique, la vieillesse n’était pas seulement une question d’âge. Elle était une institution morale, une consécration presque sacrée. Les cheveux blancs imposaient le respect, non parce qu’ils traduisaient simplement le poids des années, mais parce qu’ils symbolisaient l’expérience, la retenue, la sagesse et surtout la capacité à calmer les tempêtes lorsque les passions menaçaient d’emporter la cité. Le vieillard africain était un repère, une mémoire vivante, un recours. On le consultait pour éviter les conflits, rapprocher les camps adverses et empêcher les braises de devenir incendie.
Aujourd’hui, quelle tristesse de constater que certains de ceux qui devraient être des artisans d’apaisement se transforment en véritables pyromanes médiatiques. Au moment précis où le Sénégal a besoin de sérénité, de recul et d’intelligence collective, voilà que des « anciens » occupent quotidiennement les plateaux, les réseaux sociaux et les colonnes des journaux pour souffler sur les tensions, multiplier les insinuations, entretenir les fractures et alimenter une agitation permanente.
Et le plus troublant dans cette affaire, c’est que beaucoup d’entre eux ont tout eu : des postes prestigieux, des privilèges, des honneurs, des véhicules de fonction, des cabinets climatisés, des titres ronflants, des audiences protocolaires et des avantages que le citoyen ordinaire ne verra jamais de toute sa vie. Ils ont été ministres, directeurs généraux, conseillers spéciaux, présidents de ceci, membres de cela. Ils ont fréquenté les palais, goûté aux délices du pouvoir et parfois même abusé des douceurs de la République. Mais manifestement, ils avaient fini par croire que ces fonctions étaient éternelles.
Le réveil est brutal. Et parce qu’ils ont mal préparé leur retraite politique, intellectuelle ou même matérielle, certains errent désormais dans l’espace public avec une sébile invisible à la main, multipliant les appels du pied au nouveau pouvoir, espérant un strapontin, une nomination, une mission, un marché, une faveur ou simplement quelques miettes de reconnaissance.
Quelle déchéance morale.
Car enfin, à plus de soixante-dix ans, l’ambition devrait changer de nature. On ne devrait plus courir derrière les privilèges. On devrait courir derrière l’honneur, la transmission, la paix sociale et le respect que laissera la postérité. Un vieil homme qui apaise grandit. Un vieil homme qui intrigue se rapetisse.
Le plus grave, c’est que certains pensent encore pouvoir intimider ou manipuler l’opinion par des sorties tonitruantes, comme si le Sénégal de 2026 fonctionnait encore avec les réflexes d’hier. Ils oublient que le peuple observe tout. Il voit les contradictions, les revirements et surtout cette étrange agitation de personnalités qui semblent moins préoccupées par l’intérêt national que par leur propre repositionnement.
S’ils portaient réellement un idéal de paix et de justice, ils seraient respectés et écoutés avec admiration. Leur parole deviendrait précieuse. Le pays les célébrerait comme des sages. Mais à force de commenter tout et n’importe quoi, à force de se contredire d’un jour à l’autre, à force de transformer chaque débat national en opportunité de visibilité personnelle, ils finissent par banaliser leur propre parole.
Le drame est là.
A vouloir être omniprésents, ils deviennent insignifiants. A vouloir influencer tous les débats, ils perdent toute hauteur. A vouloir exister politiquement à tout prix, ils abîment le prestige que l’âge aurait dû naturellement leur garantir.
Pendant ce temps, le pays a besoin d’autre chose. Le Président Bassirou Diomaye Faye n’a pas besoin qu’on transforme chaque divergence en crise nationale permanente. Il a besoin d’un climat apaisé, de critiques constructives, d’une opposition responsable et surtout de figures d’expérience capables d’aider la Nation à traverser les turbulences sans hystérie collective.
Le Sénégal sort de séquences politiques extrêmement dures. Les blessures sont encore visibles. Les tensions restent réelles. Dans un tel contexte, la responsabilité historique des anciens devrait être immense. Mais certains ont choisi l’agitation, le vacarme, la surenchère, le commentaire compulsif, la petite phrase et le calcul. Et c’est précisément ce qui choque profondément une grande partie des Sénégalais.
Parce qu’au fond, ce peuple reste attaché à certaines valeurs. Il accepte le désaccord, le débat et même la critique sévère. Mais il attend des anciens une certaine tenue, une certaine élégance morale, une certaine capacité à s’élever au-dessus des intérêts immédiats.
La vieillesse devrait être une lumière. Pas un bruit de fond permanent.
Et dans cette époque troublée, le Sénégal aurait tellement besoin de vieux baobabs… pas de vieux incendiaires.