Par Mamadou Sèye
Le Sénégal est un grand pays de démocratie. C’est aussi, il faut bien l’admettre, un pays où l’imagination politique n’a pratiquement aucune limite. Chaque année ou presque naissent de nouveaux partis, de nouveaux mouvements, de nouvelles coalitions, avec des noms plus ambitieux les uns que les autres. Le problème, c’est que l’ambition affichée dépasse souvent de très loin le nombre d’adhérents.
Les Sénégalais, qui ne manquent jamais d’humour, leur ont trouvé un surnom devenu célèbre : les partis « cabine téléphonique ».
L’expression est savoureuse. Elle traduit une réalité toute simple : il s’agit de formations politiques dont les responsables peuvent pratiquement tenir dans une ancienne cabine téléphonique. Le président, le secrétaire général, le porte-parole, le trésorier et, si tout va bien, le chauffeur. Au-delà, il faut déjà envisager une salle un peu plus grande. Rires.
Autrefois, créer un parti politique relevait presque du sacerdoce. Il fallait convaincre, parcourir le pays, ouvrir des permanences, recruter des militants, organiser des meetings, former des cadres, financer les activités et accepter de passer des années dans l’opposition avant d’espérer convaincre une majorité de Sénégalais.
Aujourd’hui, certains semblent avoir découvert une méthode plus rapide. Une conférence de presse, un logo soigneusement dessiné, un slogan prometteur, une page Facebook, quelques interviews dans les médias… et voilà un nouveau parti officiellement lancé. Pour les militants, on verra plus tard.
Le plus étonnant est que ces formations parlent souvent avec l’assurance des grandes machines électorales. A écouter certains de leurs dirigeants, on croirait qu’ils représentent des foules immenses. Pourtant, lorsqu’ils organisent une réunion publique, il arrive que les chaises soient plus nombreuses que les participants. Les applaudissements, eux, proviennent parfois davantage des membres du bureau politique que du public.
Mais ces partis ont une qualité remarquable : ils savent toujours où souffle le vent.
Ils ne cherchent pas forcément à gagner une élection. Ils cherchent surtout à ne jamais être loin du vainqueur. Leur véritable spécialité n’est pas la conquête du pouvoir, mais l’art du remorquage politique.
A l’approche des échéances électorales, ils deviennent de véritables experts en alliances. Ils scrutent les rapports de force, évaluent les favoris, prennent leur temps… puis finissent presque toujours par monter dans le train qui semble rouler le plus vite.
En échange, ils apportent un soutien dont personne ne parvient réellement à mesurer le poids électoral, mais dont eux connaissent parfaitement la valeur politique. Une direction générale, un siège dans une agence, un conseil d’administration, un poste de conseiller ou, à défaut, une photo au premier rang lors des cérémonies officielles. Après tout, chacun négocie avec les moyens dont il dispose.
Il faut reconnaître qu’ils excellent aussi dans un autre exercice : l’omniprésence médiatique. Leur base est parfois minuscule, mais leur visibilité est impressionnante. A croire que les plateaux de télévision remplacent désormais les assemblées générales et que les communiqués de presse tiennent lieu de mobilisation populaire.
Bien entendu, la démocratie vit du pluralisme. Personne ne conteste le droit de créer un parti politique. C’est même une richesse. Mais le pluralisme ne doit pas être confondu avec la simple multiplication de structures sans véritable ancrage populaire.
Les grands partis d’aujourd’hui, quels qu’ils soient, n’ont pas grandi parce qu’ils étaient régulièrement invités sur les plateaux de télévision. Ils ont grandi parce qu’ils ont sillonné le pays, convaincu des citoyens, essuyé des défaites, bâti des réseaux et transformé une idée en véritable mouvement populaire.
Un parti politique n’est pas une plaque professionnelle. C’est une organisation vivante qui puise sa légitimité dans la confiance des citoyens.
Les partis « cabine téléphonique », eux, continueront sans doute d’animer notre paysage politique. Ils font sourire, amusent parfois et apportent même une certaine couleur au débat public. Mais entre exister administrativement et exister politiquement, il y a une différence que les urnes rappellent régulièrement.
Au fond, leur véritable programme tient peut-être en une seule phrase : « Peu importe qui tracte le train, pourvu que notre wagon soit accroché. »
Et tant que les locomotives accepteront de les remorquer, les partis « cabine téléphonique » continueront de klaxonner comme s’ils conduisaient le convoi. Rires.