Diomaye face au vide politique : quand un Président perd son écosystème

Par Mamadou Sèye

Il y a des silences qui parlent plus fort que les discours. Depuis plusieurs semaines, un phénomène inédit s’installe dans le paysage politique sénégalais : les activités du Président Bassirou Diomaye Faye peinent à trouver un écho à la mesure de la fonction qu’il occupe. Déplacements, audiences, forums, Conseils des ministres… autant d’événements qui, autrefois, auraient enflammé les réseaux sociaux et alimenté les débats, mais qui semblent aujourd’hui susciter un intérêt plus limité dans une partie de l’espace militant et numérique.

L’exemple du forum présidé ce lundi au Grand Théâtre est révélateur. En présence du Premier ministre, le chef de l’ÉEtat a présidé une rencontre d’envergure. Pourtant, les plateformes numériques qui avaient fait de chaque apparition de l’ancien ticket Diomaye-Sonko un événement national sont restées relativement discrètes. Ce contraste interpelle.

Ce changement ne relève pas seulement de la communication. Il traduit une transformation politique profonde. Pendant des années, PASTEF n’a pas seulement construit un parti ; il a bâti un puissant réseau de militants, de sympathisants et de relais numériques capables d’imposer des thèmes, de populariser des discours et de défendre leurs dirigeants. Aujourd’hui, cet écosystème accompagne prioritairement Ousmane Sonko. Le Président, lui, gouverne désormais sans cette formidable force de mobilisation.

Le divorce entre les deux hommes a produit une situation que le Sénégal n’avait jamais connue. Pour la première fois, un Président de la République élu sous la bannière d’une formation politique se retrouve contraint, en cours de mandat, de créer son propre parti. L’annonce du lancement de cette nouvelle formation, prévu le 8 août, constitue bien davantage qu’un rendez-vous partisan : elle est la reconnaissance implicite qu’un nouveau socle politique doit être construit.

Cette rupture ne se limite pas aux états-majors. Elle se manifeste aussi dans les institutions. Les ministres issus de PASTEF ont refusé de participer au nouveau gouvernement. Plus récemment, lors de son meeting à Mbacké, Ousmane Sonko a publiquement demandé au Président de remplacer les directeurs généraux restés fidèles à son parti, estimant que les ambiguïtés devaient cesser. Dans le même temps, plusieurs responsables d’entreprises publiques auraient été reçus au Palais afin de clarifier leur position. Quelles que soient les interprétations, ces épisodes témoignent d’une recomposition politique d’une rare intensité.

Au-delà des personnes, c’est le récit de 2024 qui semble aujourd’hui mis à l’épreuve. L’élection de Bassirou Diomaye Faye s’était inscrite dans une promesse de rupture avec les pratiques du passé. Cette promesse avait suscité un immense espoir et une mobilisation exceptionnelle. Depuis, la séparation avec Ousmane Sonko a profondément modifié les perceptions d’une partie de l’opinion, tandis que certaines décisions ou annonces nourrissent des débats nourris dans l’espace public.

L’annonce de l’audience prévue entre le Président et son prédécesseur Macky Sall, le 17 juillet, en est une illustration. Les réactions critiques de certaines associations de victimes et de martyrs montrent que ce type d’initiative est désormais observé à travers le prisme de la rupture entre les deux anciens compagnons de route. Là où certains y voient un acte institutionnel, d’autres y lisent un signal politique.

Le véritable enjeu est peut-être ailleurs. Gouverner ne consiste pas seulement à signer des décrets, présider des cérémonies ou diriger un Conseil des ministres. Gouverner, c’est aussi entraîner, convaincre, fédérer et incarner un projet. Or un projet politique vit grâce à des militants, des élus, des relais d’opinion, des intellectuels, des organisations et une dynamique collective. Lorsque cette dynamique se fragilise, l’action du pouvoir devient moins audible, même lorsqu’elle est soutenue.

Le Président conserve toute la légitimité que lui confèrent les institutions de la République. Mais la politique ne se résume jamais aux institutions. Elle est aussi affaire de perception, de confiance et de capacité à mobiliser. C’est précisément sur ce terrain que se joue aujourd’hui une bataille décisive.

Le lancement annoncé du nouveau parti présidentiel constituera, à cet égard, un test grandeur nature. Il dira si Bassirou Diomaye Faye est en mesure de reconstruire autour de sa personne une force politique autonome, capable de remplacer l’immense machine militante qui l’avait porté au pouvoir. Car la grande question n’est plus seulement de savoir qui dirige l’Etat. Elle est de savoir qui, désormais, entraîne le pays sur le terrain politique.

L’histoire retiendra peut-être que la véritable conséquence du divorce entre Diomaye et Sonko n’aura pas seulement été la recomposition du pouvoir. Elle aura surtout révélé une vérité ancienne de la politique : un Président peut disposer de toutes les prérogatives de la Constitution, mais aucun chef d’Etat ne gouverne durablement sans un puissant élan populaire et une organisation politique capable de porter son action au quotidien.

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