Editorial – Quand l’Etat de droit rencontre les errements de la déraison

Par Mamadou Sèye

Il est des conjonctures où l’histoire d’un pays semble retenir son souffle. Le Sénégal vit aujourd’hui l’une de ces séquences. L’accession au pouvoir de nouvelles autorités a bouleversé la scène politique au point de faire disparaître, ou presque, une opposition jadis bavarde mais désormais atone, incapable de se redéployer dans un cadre cohérent. Le paradoxe est saisissant : au moment où s’ouvre une page inédite, censée convoquer intelligence et prospective, certains acteurs n’ont trouvé pour seule stratégie que l’invective.

Faute de perspectives et d’imagination, la contestation a migré du champ des idées vers celui, beaucoup plus pauvre, des insultes publiques. Ce glissement est en soi un aveu d’impuissance. Car insulter, ce n’est pas critiquer. Insulter, ce n’est pas débattre. Insulter, c’est choisir le vacarme contre la raison, la facilité contre l’effort, le chaos contre la construction. L’Etat de droit, en retour, ne peut rester indifférent : la loi ne protège pas les outrances, elle encadre les libertés. Quiconque s’autorise à transformer l’espace public en dépotoir verbal doit savoir que la République, sereine mais ferme, dispose d’instruments pour y mettre fin.

Le plus curieux, c’est que certains cherchent à travestir cette rigueur juridique en un climat de tension. Comme si appliquer la loi équivalait à étouffer la liberté. Comme si rappeler les limites de la décence républicaine constituait une dérive autoritaire. Cette posture est fallacieuse. Le Sénégal n’est pas sous tension : il est en reconstruction. Et la vérité, pour l’écrasante majorité de la population, est ailleurs : l’opinion ne reproche pas aux autorités d’être trop sévères, mais bien au contraire de ne pas l’être assez. Le peuple, lui, attend que ceux qui ont dilapidé les deniers publics, masqué des dettes, hypothéqué l’avenir, soient appelés à rendre compte.

Voilà le cœur du paradoxe sénégalais : alors que la demande sociale exige plus de justice et plus de rigueur, certains cherchent à imposer le laxisme en brandissant la liberté d’expression comme bouclier à l’indignité. Mais la liberté d’expression n’a jamais signifié le droit d’insulter. Elle autorise la critique, elle encourage le débat, elle protège la contradiction ; elle ne saurait en aucun cas couvrir l’injure.

C’est ici que réside le socle de toute démocratie véritable : l’Etat de droit n’est pas négociable. Il ne s’use pas, il ne se quémande pas, il ne se trafique pas. C’est lui qui garantit aux plus faibles comme aux plus puissants un même cadre de droits et de devoirs. C’est lui qui fait tenir debout la République.

Alors, il faut le dire sans détour : ceux qui se réclament de la liberté d’expression tout en la dévoyant pour insulter les autorités devront répondre devant la loi. Non par vengeance, mais par respect de l’ordre républicain. Non pour faire taire, mais pour rappeler que la parole publique est une responsabilité, pas une foire d’empoigne.

Le Sénégal n’a pas besoin de grossièretés pour avancer. Il a besoin de débats féconds, de propositions solides, de critiques intelligentes et courageuses. Le reste n’est qu’écume. L’histoire, elle, retiendra toujours le fond.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *