Par Mamadou Sèye
Il est des choix politiques dont les conséquences n’apparaissent pas immédiatement. Il faut parfois quelques semaines, quelques mois et surtout quelques prestations publiques pour mesurer la pertinence des profils retenus. Le Sénégal est aujourd’hui confronté à l’une de ces situations.
Après la fin des fonctions d’Ousmane Sonko à la Primature, le 22 mai dernier, le pays a connu une nouvelle séquence politique qui a conduit à la nomination d’Ahmadou Al Aminou Lô comme Premier ministre, puis à la formation d’un nouveau gouvernement le 1er juin.
Le temps consacré à la constitution de cette équipe gouvernementale avait naturellement nourri toutes sortes d’interrogations. On pouvait alors penser qu’un tel délai traduisait une volonté de sélectionner minutieusement les hommes et les femmes appelés à porter la nouvelle séquence politique.
Aujourd’hui, une autre question mérite d’être posée, beaucoup plus directement : certains choix ont-ils été les bons ?
Il ne s’agit pas ici de régler des comptes, encore moins de désigner des personnes à la vindicte publique. Il s’agit d’une question d’Etat. Un ministre n’est pas simplement un militant, un proche ou un responsable politique récompensé par une fonction. Il est la voix d’un département ministériel, le représentant du gouvernement et, dans certaines circonstances, l’un des visages du Sénégal.
Or, certaines prestations publiques ont malheureusement montré les limites objectives de quelques profils. Des interventions approximatives, des difficultés manifestes à maîtriser les dossiers, des communications qui prêtent à sourire plutôt qu’elles ne rassurent : tout cela finit nécessairement par produire un effet politique.
Et cet effet dépasse largement la personne concernée.
Lorsqu’un ministre prend la parole, ce n’est pas seulement son image personnelle qui est engagée. C’est celle de l’Etat.
Il y a surtout un problème institutionnel que l’on ne peut plus contourner : la Déclaration de politique générale du Premier ministre demeure attendue. Pourtant, l’exercice parlementaire suppose que les membres du gouvernement soient capables de défendre leurs départements, d’expliquer leurs politiques publiques, de répondre aux députés et, surtout, de maîtriser les dossiers dont ils ont la responsabilité.
La question devient alors presque embarrassante : comment demander à certains ministres d’affronter une séance plénière lorsque leurs propres apparitions publiques ont déjà révélé leurs difficultés à porter convenablement la parole de l’Etat ?
Ce n’est pas leur faire injure que de le dire. C’est constater une réalité.
Et il faut avoir le courage de considérer qu’une erreur de casting n’est pas une catastrophe irréversible.
La République dispose d’une administration vaste, de hauts fonctionnaires compétents, de cadres expérimentés et de nombreuses responsabilités permettant de procéder à des réaménagements sans humilier personne. Un ministre qui n’est pas à la hauteur d’une fonction ministérielle peut parfaitement être recasé ailleurs. Il peut continuer à servir l’Etat autrement.
Il n’y a aucune honte à reconnaître qu’un choix n’a pas produit les résultats attendus.
La véritable faiblesse serait, au contraire, de s’entêter pour sauver les apparences.
Car il existe désormais des situations qui deviennent difficilement défendables. Lorsqu’un ministre, pour répondre à une question publique, semble obligé de garder les yeux rivés sur son téléphone afin de retrouver ce qu’il doit dire, l’image renvoyée n’est pas anodine. Elle peut paraître anecdotique sur les réseaux sociaux. Elle ne l’est pas lorsqu’elle concerne un membre du gouvernement représentant la République du Sénégal.
Le Sénégal mérite mieux.
Notre pays a toujours disposé de femmes et d’hommes capables de parler avec compétence, précision et autorité au nom de l’Etat. Dans une période où le pays doit défendre son image, rassurer ses partenaires, convaincre les investisseurs, expliquer ses choix économiques et porter une nouvelle ambition nationale, l’amateurisme communicationnel n’est plus un luxe que l’on peut se permettre.
Il faut donc le dire sans agressivité, mais sans gants inutiles : le gouvernement doit pouvoir être évalué sur ses actes, ses résultats et la qualité de ceux qui le composent.
La circonstance politique particulière qui a conduit à la nouvelle équipe explique peut-être certains choix. Elle ne peut cependant pas les sanctuariser.
Un gouvernement n’est pas constitué pour satisfaire une circonstance politique. Il est constitué pour gouverner.
Et gouverner exige des compétences.
Aujourd’hui, le pouvoir dispose encore de la possibilité de rectifier le tir. Il n’a pas à attendre qu’une succession de prestations calamiteuses transforme des faiblesses individuelles en problème d’image nationale.
Changer un ministre qui n’est manifestement pas à la hauteur de sa mission n’est pas un aveu de faiblesse. C’est, au contraire, un acte d’autorité.
Le Sénégal n’a pas besoin de ministres protégés par les circonstances de leur nomination. Il a besoin de ministres capables de protéger, eux, l’image et les intérêts du Sénégal.
Il est donc temps de regarder la réalité en face.
Et de procéder, s’il le faut, aux ajustements nécessaires.
Parce qu’en matière d’Etat, le moindre mal consiste parfois à reconnaître rapidement une erreur plutôt qu’à laisser le temps la transformer en désastre.