Par Mamadou Sèye
Depuis quelques semaines, une expression revient avec insistance dans les communiqués officiels, les sommets régionaux et les missions diplomatiques : “retour à l’ordre constitutionnel”. Appliquée à la Guinée-Bissau, cette formule pose un sérieux problème de crédibilité politique et morale. Car tout le monde sait que les élections n’y ont pas été interrompues par accident, ni sous la pression d’un chaos incontrôlé. Elles ont été volontairement stoppées par Mballo, qui a lui-même annoncé un coup d’Etat, assumé la rupture constitutionnelle et installé un gouvernement entièrement à sa solde, avec une présence familiale directe au cœur de l’exécutif. A partir de là, toute ambiguïté devrait disparaître. Et pourtant.
Aujourd’hui, sous couvert de médiation et de stabilité régionale, certains chefs d’Etat de la CEDEAO parlent de retour à l’ordre constitutionnel sans jamais dire clairement quel ordre ni au bénéfice de qui. Car dans les faits, cette formule semble de plus en plus signifier non pas la réparation de la faute initiale, mais la normalisation progressive du fait accompli. On ne corrige plus la rupture démocratique, on la rend simplement acceptable, gérable, digestible diplomatiquement.
Le véritable malaise est là. Derrière les déclarations feutrées et les engagements sans calendrier précis, se dessine un scénario que tout le monde redoute mais que peu osent nommer : une transition contrôlée par les auteurs mêmes du coup, des élections organisées sous leur supervision, et, au bout du processus, le retour de Mballo aux affaires, cette fois muni d’un vernis de légalité régionale. Si tel est le cas, il faut appeler les choses par leur nom : ce n’est pas un retour à l’ordre constitutionnel, c’est une blanchisserie politique.
Le message envoyé à toute l’Afrique de l’Ouest serait alors désastreux : interrompez des élections, prenez le pouvoir par la force, installez vos hommes — et vos proches —, tenez bon face aux condamnations, négociez avec la CEDEAO, et le temps finira par vous absoudre. Ce signal est dangereux, car il transforme la rupture constitutionnelle en stratégie politique rentable.
Pourquoi une telle complaisance ? Parce que, dans la pratique, nombre de dirigeants régionaux raisonnent moins en défenseurs stricts de la démocratie qu’en gestionnaires d’un ordre politique fragile, où la priorité devient la stabilité des régimes, même au prix d’un renoncement aux principes. Dans cette logique, Mballo n’est plus un fauteur à sanctionner, mais un dossier à contenir. La démocratie n’est alors défendue que tant qu’elle ne dérange pas trop les équilibres existants.
C’est dans ce contexte que la mission du ministre sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Niang, à Bissau prend une dimension particulière. Le Sénégal dispose d’un capital symbolique fort en matière de respect des processus constitutionnels. Il ne peut se permettre d’accompagner, même indirectement, une solution qui légitime une rupture volontaire du jeu démocratique. Un véritable retour à l’ordre constitutionnel ne peut signifier ni la récompense des auteurs du coup, ni leur maintien aux commandes de la transition, ni la possibilité de tirer un bénéfice politique de leur forfait.
La CEDEAO, elle aussi, joue sa crédibilité. A force d’accepter des transitions qui reconduisent, sous d’autres formes, les auteurs des ruptures constitutionnelles, elle nourrit une crise de confiance profonde entre les peuples et les institutions régionales. Les citoyens ouest-africains ne sont pas dupes. Ils voient bien que certains coups d’Etat sont sanctionnés, tandis que d’autres sont absorbés, recyclés, légitimés par l’usure du temps.
Si le “retour à l’ordre constitutionnel” signifie le retour de Mballo par une autre porte, alors il ne s’agit ni d’un retour, ni d’un ordre, ni de constitution. C’est une farce diplomatique, et les peuples ont parfaitement compris de qui l’on se moque.