Par Mamadou Sèye
Des milliards, des biens publics, des procédures opaques et des révélations qui ébranlent la République. A la veille de la session ordinaire de l’Assemblée nationale, le pays retient son souffle. Mais derrière les auditions, une autre bataille se dessine : celle du pouvoir, de sa légitimité et du verdict des urnes.
Il se passe quelque chose d’important dans notre pays. Quelque chose qui mérite mieux que les commentaires superficiels auxquels nous sommes trop souvent habitués. Toute l’attention des Sénégalais est désormais polarisée autour de l’Assemblée nationale. Les auditions des commissions d’enquête parlementaire sont devenues le sujet de conversation dans les familles, les bureaux, les transports, les marchés et les lieux de rencontre. La République semble avoir déplacé son centre de gravité vers l’institution parlementaire.
Ce phénomène n’est pas anodin. Il traduit une profonde attente de justice, mais aussi une désillusion dont il serait politiquement dangereux de sous-estimer la portée.
Car enfin, l’Assemblée nationale ne juge personne. Elle n’est ni un tribunal ni un parquet. Elle procède à des auditions, recueille des informations, confronte des déclarations et tente de reconstituer les mécanismes qui ont présidé à la gestion de certains dossiers publics. Les textes lui reconnaissent cette prérogative. Les démocraties parlementaires, y compris la France, connaissent cette pratique des commissions d’enquête, dont les travaux peuvent être publics et dont les conclusions alimentent le débat démocratique.
Pourquoi, dès lors, un tel engouement populaire pour des auditions qui ne constituent pas des procès et ne peuvent, à elles seules, prononcer de condamnations ?
La réponse est à rechercher dans le rapport entre les citoyens et la promesse de reddition des comptes. Les Sénégalais ont entendu parler de milliards, de responsabilités, de procédures judiciaires et de volonté de faire la lumière sur les affaires publiques. Ils ont attendu des résultats à la hauteur des engagements politiques. Or, à mesure que les déceptions s’accumulent, une partie de l’opinion semble avoir reporté sur le Parlement l’espoir de voir enfin établies les responsabilités dans la gestion des ressources nationales.
Ce transfert d’attention est politiquement révélateur. Il ne signifie pas que les députés peuvent se substituer à la justice. Il signifie que la demande de vérité est devenue si forte que toute institution donnant l’impression de pouvoir faire émerger des faits vérifiables attire désormais les regards du pays.
Et ce que les auditions font apparaître, dans plusieurs dossiers, est suffisamment grave pour que nul ne puisse se réfugier derrière des considérations de convenance politique.
Prenons le programme « Un étudiant, un ordinateur ». Il était censé contribuer à démocratiser l’accès au numérique dans l’enseignement supérieur. Un objectif légitime, utile, même indispensable. Mais les auditions ont fait émerger des interrogations considérables sur la gouvernance du programme, la passation des marchés, le suivi des équipements et les circuits financiers. Les engagements cumulés annoncés dans le dossier atteignent 48 milliards de francs CFA. Un fonds de garantie de 2 milliards, treize comptes et sous-comptes ainsi qu’un virement de 1,446 milliard effectué en 2023 figurent parmi les éléments examinés. Des responsables ont déclaré ne pas avoir été saisis du programme ou ne pas avoir été directement impliqués dans certaines étapes de son exécution.
Il faut mesurer la portée de ces déclarations. Comment un programme public d’une telle ampleur a-t-il pu fonctionner sans que plusieurs structures administratives concernées en aient, selon les témoignages recueillis, une connaissance précise ou une implication clairement établie ? Qui décidait ? Qui contrôlait ? Qui validait les paiements ? Qui vérifiait les livraisons ? Et comment les responsabilités s’articulaient-elles entre les différents acteurs ?
La question n’est pas de décréter, au détour d’une audition, qu’il y a eu détournement ou de désigner des coupables avant l’heure. Les personnes entendues bénéficient de la présomption d’innocence. C’est un principe fondamental qui ne saurait varier selon les intérêts ou les sympathies politiques.
Mais la présomption d’innocence des personnes n’est pas un permis de silence sur les défaillances de l’administration. Elle ne saurait davantage interdire aux citoyens de s’indigner devant l’ampleur des sommes engagées, les zones d’ombre révélées et les questions auxquelles la puissance publique doit répondre.
Un programme destiné aux étudiants ne peut devenir un labyrinthe administratif dans lequel chacun semble découvrir, au fil des auditions, une partie d’un dispositif engageant des dizaines de milliards. Si les témoignages sont confirmés par les pièces, il faudra expliquer comment une telle architecture a pu échapper aux contrôles prévus. Et si des responsabilités sont établies, les suites appropriées devront être données.
Le patrimoine bâti de l’Etat offre un autre éclairage, tout aussi préoccupant, sur la manière dont les biens publics ont pu être administrés.
L’affaire des deux villas du Point E attribuées à l’ancien procureur de la République Serigne Bassirou Guèye est emblématique des interrogations soulevées. Selon les déclarations de l’ancien responsable de la structure chargée du patrimoine bâti, ces villas auraient fait l’objet de baux emphytéotiques de 99 ans, moyennant un loyer mensuel annoncé de 100 000 francs CFA, sur instruction attribuée à l’ancien chef de l’État Macky Sall.
Serigne Bassirou Guèye conteste les accusations portées contre lui et soutient notamment que le montant qu’il paie dépasse celui rapporté publiquement. Cette contestation devra être prise en compte dans l’établissement des faits.
Mais elle ne fait pas disparaître la question centrale. Pourquoi ces deux villas appartenant à l’Etat ont-elles été attribuées à cette personnalité, selon quelle procédure, sur quels critères et dans quel intérêt public ?
C’est là que se situe le véritable enjeu. Le problème ne se réduit pas à une controverse sur le montant d’un loyer. Il concerne le principe même de l’affectation des biens publics, l’égalité des citoyens devant les règles de gestion du patrimoine national et la distinction nécessaire entre l’autorité de l’Etat et les intérêts particuliers.
Le contexte rend cette affaire d’autant plus sensible. Serigne Bassirou Guèye fut le procureur de la République au centre de l’accusation portée contre Ousmane Sonko dans l’affaire Adji Sarr, qui a plongé le Sénégal dans une grave crise politique et provoqué des troubles meurtriers. Ce rappel historique ne constitue évidemment pas une preuve d’irrégularité dans l’attribution des villas. Il explique cependant pourquoi cette révélation provoque une résonance particulière dans l’opinion.
Comment les Sénégalais pourraient-ils rester indifférents lorsqu’ils découvrent que des biens de l’Etat auraient été attribués dans des conditions qui appellent de sérieuses explications, alors que les mêmes citoyens sont quotidiennement invités à consentir des sacrifices au nom des difficultés financières nationales ?
Et les villas du Point E ne résument pas le dossier. Les auditions relatives au patrimoine bâti font également apparaître des interrogations sur des cessions immobilières, des attributions de logements de fonction et la gestion de biens fonciers publics. Les difficultés de centralisation des données et de mise à jour des droits réels ont elles-mêmes été évoquées. Des opérations de récupération ou de renégociation d’actifs ont aussi été présentées par les responsables entendus comme ayant permis à l’Etat de retrouver des biens ou des avantages substantiels.
Tout cela appelle un examen rigoureux. Il ne s’agit pas de considérer chaque opération comme frauduleuse, mais de comprendre pourquoi la gestion d’un patrimoine appartenant à la collectivité soulève aujourd’hui tant de questions.
Le patrimoine de l’Etat n’est pas un héritage privé que les gouvernants se transmettent ou distribuent selon leur bon vouloir. Il appartient à la Nation. Ceux qui en assurent la gestion n’en sont que les dépositaires temporaires.
Et lorsque les interrogations portent simultanément sur les marchés publics, les équipements destinés aux étudiants, les logements de fonction et les immeubles de l’Etat, ce n’est plus seulement telle ou telle opération qui est mise en cause dans le débat public. C’est la culture de gestion de la puissance publique qui se trouve interrogée.
Il faut y ajouter le contexte financier dans lequel ces révélations interviennent. Le Sénégal fait face aux conséquences de la dette non déclarée ou mal retracée héritée des années précédentes, aux discussions avec ses partenaires financiers et à la perspective d’un traitement de la dette. Le pays cherche à restaurer sa crédibilité financière et à dégager des marges de manœuvre pour son développement.
Dans une telle situation, chaque milliard compte. Chaque ressource publique mal employée, chaque bien cédé dans des conditions injustifiées et chaque mécanisme de contrôle défaillant aggravent le sentiment d’injustice. Comment demander des efforts supplémentaires aux ménages, aux entreprises et aux travailleurs sans rendre compte de l’utilisation des ressources qui ont été mobilisées hier ?
La crise de confiance naît précisément de cette contradiction. On ne peut durablement réclamer des sacrifices à la Nation sans lui donner le sentiment que les sacrifices commencent aussi par l’exigence de responsabilité au sommet de l’Etat.
Voilà pourquoi il serait dangereux de minimiser la portée des auditions parlementaires. Voilà aussi pourquoi les appels, même timides, à l’arrêt des commissions d’enquête doivent être examinés avec la plus grande attention. Les inquiétudes sur le respect des procédures, les limites des compétences parlementaires ou la nécessité de ne pas empiéter sur des dossiers judiciaires peuvent parfaitement être discutées. Le droit doit être respecté par tous, y compris par les députés.
Mais demander que les règles soient respectées n’est pas la même chose que vouloir interrompre les investigations. Et lorsque des voix donnent le sentiment de souhaiter que les auditions s’arrêtent avant que les questions essentielles aient reçu des réponses, elles prennent le risque de renforcer les soupçons qu’elles prétendent dissiper.
Les Sénégalais suivent les travaux. Ils veulent savoir. Ils veulent comprendre comment des programmes ont été conduits, comment des marchés ont été attribués, comment des biens appartenant à la collectivité ont changé de destination et pourquoi les mécanismes de contrôle n’ont pas toujours produit les résultats attendus.
Cette attente doit être satisfaite par des faits, des documents, des contradictions levées et, au terme du processus, des conclusions sérieuses. Elle ne doit être ni instrumentalisée ni étouffée.
Car il faut le rappeler avec force : une commission d’enquête ne condamne pas. Elle ne remplace pas le juge. Elle peut néanmoins contribuer à faire tomber le voile sur des pratiques administratives, à identifier des dysfonctionnements et à transmettre aux autorités compétentes les éléments qui justifieraient d’autres suites. La transparence parlementaire et l’indépendance de la justice ne sont pas des adversaires. Elles doivent se compléter.
C’est dans cette atmosphère que s’ouvre, le 13 octobre, la session ordinaire unique 2026-2027 de l’Assemblée nationale. Le calendrier est particulièrement chargé. Les députés doivent notamment se pencher sur la loi de finances rectificative, dans un contexte où la situation budgétaire et la question de la dette imposent des choix difficiles.
L’Assemblée nationale se retrouve ainsi au carrefour de deux exigences : éclairer les conditions dans lesquelles les ressources publiques ont été gérées et examiner les moyens de faire face aux contraintes financières présentes. D’un côté, le besoin de comprendre ce qui s’est passé. De l’autre, la nécessité de décider comment le pays doit continuer à fonctionner.
Les deux dossiers ne sont pas séparés. Ils sont même intimement liés. Car la crédibilité des efforts budgétaires dépend aussi de la crédibilité de la reddition des comptes.
Mais l’institution parlementaire est désormais au centre d’un enjeu plus vaste encore : celui de l’équilibre des pouvoirs.
Depuis plusieurs semaines, l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale le 2 décembre est agitée dans le débat politique. Le président Bassirou Diomaye Faye dispose de prérogatives constitutionnelles en la matière. Il a toutefois déclaré qu’aucune date n’était arrêtée et qu’il n’avait pas de fixation particulière sur une dissolution. Il serait donc hasardeux de présenter cette éventualité comme une décision déjà prise.
Il serait tout aussi imprudent d’ignorer les conséquences politiques d’une telle décision si elle devait intervenir.
Car le calendrier compte. Une dissolution qui surviendrait alors que les commissions d’enquête sont au cœur de l’attention publique pourrait être interprétée par une partie des Sénégalais comme une tentative d’interrompre ou de neutraliser leurs travaux, même si telle n’était pas l’intention du chef de l’Etat. Dans une période aussi chargée de soupçons et de tensions, la perception d’une décision institutionnelle peut peser autant que les motivations officiellement avancées.
Le risque politique serait considérable.
PASTEF dispose actuellement d’une majorité écrasante de 130 députés sur 165. Une nouvelle consultation électorale pourrait confirmer cette domination, voire la renforcer. A l’inverse, elle pourrait rebattre les cartes. Personne ne peut sérieusement préjuger du verdict des urnes. Mais il existe une donnée incontournable : si les Sénégalais renouvelaient leur confiance à PASTEF et lui donnaient une majorité suffisante pour gouverner, la logique démocratique imposerait d’en tirer toutes les conséquences institutionnelles.
Et si le parti d’Ousmane Sonko sortait une nouvelle fois largement vainqueur, la question de la formation du gouvernement ne pourrait être éludée. Le pays se retrouverait alors face à une exigence de cohérence entre le choix des électeurs, la majorité parlementaire et la conduite de l’exécutif.
Ce serait une autre séquence politique, potentiellement décisive pour l’avenir du pouvoir issu de l’alternance de 2024.
C’est ici qu’apparaît l’un des paradoxes les plus saisissants de la période. Ousmane Sonko, longtemps au centre de la confrontation politique, préside aujourd’hui l’Assemblée nationale. Les commissions d’enquête qui mobilisent le pays travaillent sous l’autorité de cette institution. Et, dans le même temps, le leader de PASTEF se distingue par un silence politique qui intrigue, inquiète et parfois exaspère.
Ce silence est d’autant plus remarquable que les dossiers examinés touchent à des questions susceptibles de nourrir directement le débat politique national. Il serait cependant hasardeux d’en attribuer une signification précise sans déclaration de l’intéressé. On peut seulement constater qu’en politique, le silence n’est jamais interprété dans le vide : il prend sens à travers les attentes, les rapports de force et les événements qui l’entourent.
Pendant que les auditions se succèdent, les citoyens observent. Ils rapprochent les déclarations, confrontent les versions, attendent des explications. Ils savent que les commissions ne rendront pas la justice à la place des magistrats. Mais ils attendent qu’elles contribuent à établir les faits et à rompre avec les pratiques qui ont nourri la défiance.
Les commissions d’enquête sont ainsi devenues, qu’on le veuille ou non, une scène politique majeure. Leurs travaux exposent des questions que les partis, les institutions et les responsables publics ne peuvent plus traiter comme de simples controverses passagères.
Pour PASTEF, cette situation peut représenter un avantage politique. Le parti peut apparaître aux yeux de ses partisans comme celui qui ouvre les dossiers et exige des comptes sur la gestion antérieure. Ses adversaires peuvent, de leur côté, dénoncer une instrumentalisation politique des enquêtes ou s’interroger sur la sélection des affaires examinées. Ces objections doivent être appréciées sur pièces, à l’aune des règles applicables et de la qualité des travaux, non par des slogans.
La véritable épreuve sera donc celle de la méthode. Les commissions devront travailler avec rigueur, sans transformer les auditions en tribunaux populaires. Elles devront entendre les explications contradictoires, établir une chronologie, confronter les témoignages aux documents et publier des conclusions à la hauteur des attentes. Leur crédibilité dépendra de leur capacité à faire prévaloir les faits sur les intérêts partisans.
Mais une chose est certaine : le pouvoir politique ne peut plus ignorer la demande de transparence qui s’exprime dans le pays.
Le Président de la République, le gouvernement, l’Assemblée nationale et les acteurs de la justice sont désormais confrontés à une exigence commune : prouver que les institutions ne sont pas seulement des lieux de pouvoir, mais aussi des instruments au service de la collectivité.
C’est peut-être là que se trouve la véritable signification de cette séquence. Les Sénégalais ne demandent pas au Parlement de condamner à la place des juges. Ils attendent que la lumière soit faite, que les responsabilités soient établies selon le droit et que les ressources publiques cessent d’être entourées de zones d’ombre.
Ils veulent savoir pourquoi leur pays, malgré ses potentialités et les sacrifices consentis par ses citoyens, se retrouve confronté à une situation financière aussi difficile. Ils veulent comprendre ce qui a été fait de leur argent, de leurs biens et des promesses formulées en leur nom.
Et ils observent désormais de près ceux qui, hier comme aujourd’hui, prétendent parler en leur nom.
La session ordinaire qui s’ouvre le 13 octobre sera donc bien plus qu’une succession de débats législatifs et de discussions budgétaires. Elle constituera un test politique majeur, au moment où le pays attend des réponses sur son passé récent et des orientations crédibles pour son avenir immédiat.
Quant à une éventuelle dissolution, elle ne pourrait être appréciée uniquement comme une opération de calendrier ou une manœuvre institutionnelle. Elle devrait être évaluée à l’aune de ses conséquences démocratiques, de la confiance des citoyens et du respect du verdict des urnes.
Car, en définitive, ni les calculs des états-majors, ni les pressions des milieux intéressés, ni les interprétations des observateurs ne peuvent se substituer au choix souverain du peuple sénégalais.
Les commissions poursuivent leurs auditions. Le Parlement est scruté. Le pouvoir est sous pression. La question de la dette continue de peser sur l’avenir économique du pays. Et les citoyens attendent.
Dans cette période incertaine, une seule boussole doit prévaloir : la vérité des faits, le respect du droit et la souveraineté populaire.
Les urnes, et elles seules, diront qui doit gouverner le Sénégal. Mais d’ici là, personne ne devrait avoir le droit de confisquer aux Sénégalais leur soif de vérité.