Les grosses prétentions de la petite politique

Par Mamadou Sèye

A chaque période de recomposition politique, le Sénégal voit apparaître un phénomène devenu presque folklorique. Des personnalités jusque-là inconnues du grand public convoquent la presse ou publient une longue déclaration solennelle pour annoncer qu’après « une profonde réflexion », elles ont décidé de « choisir la République », de « répondre à l’appel de la Nation » ou encore de « rejoindre la majorité dans l’intérêt supérieur du pays ».

A les écouter, on croirait assister à un événement politique majeur. Pourtant, une fois la déclaration terminée, la plupart des Sénégalais se demandent simplement : Mais de qui s’agit-il ?

Le contraste est souvent saisissant entre le ton employé et la réalité de l’influence politique. Certains de ces acteurs donnent l’impression de déplacer des foules alors que leur audience dépasse rarement leur cercle familial, quelques amis ou les militants de leur quartier.

Ce décalage n’échappe d’ailleurs plus aux jeunes. Sur les réseaux sociaux, ces annonces sont devenues une source d’inspiration pour des vidéos humoristiques. Des adolescents imitent le ton grave des communiqués politiques avant de conclure, avec un sérieux feint : « Après une profonde réflexion, j’ai décidé de choisir la République. » Le succès de ces parodies montre que la jeunesse perçoit désormais le caractère répétitif et parfois théâtral de ces mises en scène.

Au fond, le problème n’est pas qu’un responsable politique change de camp. La démocratie autorise les évolutions, les désaccords et les nouveaux choix. Encore faut-il que ces décisions soient expliquées par des convictions, un projet ou une vision. Lorsqu’une transhumance est présentée comme un sacrifice historique alors qu’elle semble n’avoir qu’une portée très limitée, le discours perd en crédibilité.

Cette inflation de déclarations solennelles révèle aussi une certaine personnalisation de la vie politique. Certains semblent persuadés que leur moindre mouvement constitue un événement national, alors que les citoyens attendent surtout des réponses aux difficultés qui affectent leur quotidien : le pouvoir d’achat, l’emploi, les services publics, l’éducation ou la santé.

La politique ne gagne pas en importance parce que le vocabulaire est grandiloquent. Elle gagne en crédibilité lorsque les idées sont fortes, les engagements tenus et les résultats perceptibles.

A force de transformer chaque changement de camp en épisode historique, certains finissent par produire l’effet inverse de celui recherché : ils alimentent l’indifférence, voire l’ironie. Les réseaux sociaux s’en emparent, les détournent, les caricaturent, et la communication politique devient un objet de divertissement plutôt qu’un moment de débat démocratique.

Peut-être est-il temps de revenir à davantage de simplicité. En politique, ce ne sont pas les déclarations qui font les hommes ; ce sont les hommes qui donnent du poids à leurs déclarations. Et la véritable influence ne se proclame pas. Elle se mesure à la confiance que les citoyens accordent, librement, à celles et ceux qui prétendent parler en leur nom.

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