Par Mamadou Sèye
Le Sénégal traverse une période singulière. Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la multiplication des nominations et des limogeages. C’est surtout le sentiment que la gestion des affaires publiques est devenue presque invisible. Les grandes questions économiques, sociales et institutionnelles semblent reléguées au second plan, tandis que l’espace médiatique est occupé par des débats dont la portée apparaît limitée pour les préoccupations quotidiennes des citoyens.
La future Déclaration de politique générale du nouveau Premier ministre devrait pourtant constituer le principal rendez-vous politique de cette nouvelle étape institutionnelle. C’est à cette occasion que le gouvernement est censé présenter sa vision, ses priorités, son calendrier de réformes et les engagements sur lesquels il sera jugé. Or, le silence qui entoure cet exercice nourrit naturellement les interrogations. L’opinion publique peine à distinguer les grandes orientations qui guideront l’action gouvernementale dans les prochains mois.
A la place, l’actualité est rythmée par les commentaires sur les départs et les arrivées à différents postes de responsabilité. Les nominations sont certes une prérogative normale de tout pouvoir exécutif. Elles participent du fonctionnement de l’Etat. Mais lorsqu’elles finissent par monopoliser le débat public, elles donnent l’impression que la mécanique administrative prend le pas sur la définition des politiques publiques.
Cette absence de perspective lisible finit par produire un effet psychologique sur la société. Un pays a besoin d’un récit collectif. Non pas d’un discours de propagande, mais d’une vision capable de fédérer les énergies, de donner un cap et de permettre aux citoyens de mesurer les progrès accomplis. Lorsque ce récit disparaît ou devient inaudible, il laisse progressivement place à une forme de morosité, d’attentisme et parfois même de désengagement.
Pendant plusieurs semaines, la Coupe du monde avait offert un moment de respiration. Comme souvent dans les grandes compétitions, les performances des Lions avaient créé un élan national susceptible de transcender, au moins temporairement, les tensions politiques et les inquiétudes économiques. Mais cette parenthèse s’est refermée brutalement avec l’élimination de l’équipe nationale. Le football ne pouvait d’ailleurs constituer qu’un palliatif provisoire. Aucun succès sportif ne saurait durablement remplacer un projet politique clairement assumé.
L’enjeu est désormais ailleurs. Les Sénégalais attendent moins des polémiques que des réponses. Ils veulent connaître les priorités du gouvernement en matière de coût de la vie, d’emploi, d’investissements, d’éducation, de santé, d’énergie et de gouvernance. Ils attendent des actes, mais aussi une parole publique qui éclaire ces actes et leur donne une cohérence.
La communication gouvernementale ne consiste pas seulement à annoncer des décisions. Elle doit construire de la confiance, expliquer les choix, rendre compte des résultats et rappeler en permanence la direction suivie. Sans cette pédagogie, même les meilleures politiques risquent de passer inaperçues. Et lorsque les citoyens ne perçoivent plus clairement où va leur pays, c’est le doute qui finit par occuper tout l’espace.
Plus que jamais, le Sénégal a besoin de retrouver un cap lisible. Car un peuple accepte les difficultés lorsqu’il comprend leur finalité. Il devient en revanche plus inquiet lorsque les débats secondaires prennent le dessus sur les grandes ambitions nationales.