Les marchands de crise face à l’épreuve des faits

Par Mamadou Sèye

Depuis plusieurs semaines, certains annoncent une crise institutionnelle entre le Président Bassirou Diomaye Faye et le Président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko. Pourtant, les faits racontent une tout autre histoire.

Le véritable débat n’est pas celui d’un affrontement entre institutions. Il porte plutôt sur un constat simple : sur plusieurs questions majeures, le Président semble aujourd’hui défendre des positions différentes de celles qui avaient accompagné la conquête du pouvoir.

Renforcement des pouvoirs du Premier ministre, interdiction pour le chef de l’Etat d’être simultanément chef de parti ou de coalition, encadrement des fonds politiques, renforcement des obligations de déclaration de patrimoine : autant de réformes qui avaient été présentées comme des instruments de rupture avec l’hyperprésidentialisme.

Mieux encore, plusieurs de ces propositions ont fait l’objet de concertations nationales et de consensus issus des dialogues initiés par le Président lui-même.

Dès lors, une question légitime se pose : comment demander aujourd’hui un nouveau dialogue sur des réformes qui sont précisément le produit de dialogues déjà organisés ?

Poser cette question n’est pas accuser. Ce n’est pas polémiquer. C’est constater qu’une évolution de posture est intervenue.

Les vidéos existent.

Les déclarations existent.

Les Sénégalais peuvent eux-mêmes mesurer l’écart entre certaines positions d’hier et certaines positions d’aujourd’hui.

La question n’est donc pas de savoir s’il y a eu changement. La question est de comprendre pourquoi ce changement est intervenu.

Dans le même temps, les faits démontrent que le pays n’est nullement confronté à une crise institutionnelle.

Après son départ de la Primature et son élection à la tête de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko a publiquement affirmé qu’il n’était pas question de mener une quelconque vendetta ou de bloquer l’action gouvernementale.

Les actes ont suivi les paroles.

La preuve : les députés ont adopté sans difficulté plusieurs projets de loi défendus par le gouvernement, notamment les quatre textes stratégiques récemment présentés par le ministre des Affaires étrangères.

Aucun blocage.

Aucune obstruction.

Aucune paralysie institutionnelle.

Parler de crise relève donc davantage du récit politique que de la réalité.

Cette agitation profite d’ailleurs à une opposition qui peine encore à retrouver une véritable représentativité populaire. Faute de pouvoir imposer une alternative crédible, certains semblent espérer que les divergences entre Diomaye et Sonko produiront les fractures qu’ils sont incapables de créer eux-mêmes.

Chaque nuance devient une rupture. Chaque désaccord devient un conflit. Chaque débat devient une crise.

Mais le principal défi du Président n’est probablement pas Ousmane Sonko.

Il est ailleurs.

Il réside dans la distance grandissante qui semble s’installer entre la Présidence et une partie de l’opinion.

Les déplacements présidentiels suscitent peu d’intérêt.

Les communiqués du Conseil des ministres peinent à mobiliser l’attention.

Le récit politique qui avait porté l’alternance paraît s’essouffler.

Or, en politique, l’indifférence est souvent plus redoutable que l’opposition.

On peut combattre ses adversaires.

On peut répondre aux critiques.

Mais il est beaucoup plus difficile de gouverner lorsque les citoyens cessent progressivement de s’intéresser à l’action du pouvoir.

C’est pourquoi l’urgence n’est pas d’organiser un affrontement avec la majorité parlementaire.

L’urgence est de renouer avec le projet qui a suscité l’adhésion populaire, d’expliquer les changements de cap lorsqu’ils existent et de restaurer la cohérence entre les engagements pris et les orientations aujourd’hui défendues.

Le Sénégal ne traverse pas une crise institutionnelle.

Il traverse un moment de clarification politique.

Une majorité parlementaire estime appliquer le programme pour lequel elle a été élue.

L’Exécutif privilégie une autre méthode et une autre temporalité.

Le débat est légitime.

Il est même sain.

Les institutions fonctionnent. Le gouvernement gouverne. L’Assemblée légifère. Le Président exerce ses prérogatives.

Le reste relève souvent des discours de ceux qui vivent de l’annonce permanente du chaos.

Les marchands de crise continueront de vendre la peur. Les rentiers de l’affrontement continueront d’espérer la rupture.

Mais jusqu’à preuve du contraire, les faits racontent une autre histoire : celle d’une démocratie sénégalaise qui apprend enfin que le débat politique n’est pas une menace pour les institutions, mais l’une des conditions de leur vitalité.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *