Par mamadou Sèye
En économie, les chiffres parlent souvent avec plus de force que les discours. L’Etat du Sénégal sollicitait 100 milliards de francs CFA sur le marché financier régional de l’UEMOA. Il en a obtenu 90. La différence peut paraître modeste à l’échelle des besoins de financement d’un pays, mais elle constitue un événement suffisamment inhabituel pour mériter une analyse.
Depuis l’arrivée au pouvoir du Président Bassirou Diomaye Faye, le Sénégal avait jusque-là réussi ses opérations de mobilisation de ressources sur le marché régional. Malgré les incertitudes liées à la découverte de la dette non déclarée, aux discussions avec les partenaires financiers internationaux et aux interrogations sur la trajectoire économique, les investisseurs continuaient à répondre présents.
Cette fois, le marché n’a pas totalement suivi. Il ne s’agit pas d’un désaveu, encore moins d’une crise de confiance ouverte. Mais dans le langage feutré de la finance, un objectif qui n’est pas atteint constitue toujours un message à écouter.
La question qui se pose naturellement est celle de la confiance. Et cette question ne peut être dissociée de la séquence politique que traverse le Sénégal.
Pendant plusieurs mois, l’image du pouvoir était associée à un tandem : le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. Au-delà des différences de style et de fonction, ce duo incarnait auprès d’une partie de l’opinion nationale et internationale une promesse de transformation profonde. Cette perception avait également trouvé un écho auprès d’une frange importante de la diaspora sénégalaise.
Le déplacement d’Ousmane Sonko en Italie avait notamment été marqué par une forte mobilisation des Sénégalais de l’extérieur. Une partie de cette diaspora, qui voyait dans le nouveau pouvoir une opportunité historique, avait affiché sa volonté de participer davantage au financement et à l’accompagnement des projets nationaux, notamment autour de l’initiative « Yakaar Teranga ».
Dans le même temps, certains investisseurs privés manifestaient leur intérêt pour le Sénégal. Des opérateurs économiques étrangers, convaincus par la dynamique politique du moment, avaient contribué de manière significative à certaines opérations de financement. L’exemple souvent cité d’un homme d’affaires togolais proche d’Ousmane Sonko illustre cette période où l’engagement privé semblait porté par une confiance particulière dans la nouvelle séquence politique.
Depuis la rupture entre les deux figures centrales du pouvoir, le paysage a changé. La diaspora, qui s’était montrée enthousiaste et mobilisée, semble aujourd’hui adopter une attitude plus prudente. L’attente a remplacé l’élan. Là encore, il ne s’agit pas d’affirmer que cette évolution explique à elle seule les 10 milliards de francs CFA non obtenus sur le marché de l’UEMOA. Les mécanismes financiers sont complexes et plusieurs facteurs entrent en jeu.
Mais un fait mérite d’être observé : la confiance économique ne repose pas uniquement sur des indicateurs techniques. Elle est aussi liée à une perception politique, à une capacité à susciter l’adhésion et à donner une visibilité au projet porté par un pays.
Le Sénégal dispose toujours d’atouts considérables. Son économie reste attractive, ses institutions financières régionales demeurent solides et les investisseurs n’ont pas déserté. Cependant, cette émission incomplète rappelle une réalité fondamentale : en politique comme en économie, le capital confiance est une ressource précieuse. Il se construit lentement et peut évoluer rapidement.
Le débat n’est donc pas de savoir qui, de Diomaye ou de Sonko, serait responsable d’une éventuelle baisse de confiance. La vraie question est plus large : la dynamique d’adhésion qui accompagnait le changement politique de 2024 était-elle attachée aux institutions, au projet de transformation, ou aussi à la force symbolique du tandem qui l’incarnait ?
Le marché vient peut-être simplement de poser cette question à sa manière : par un chiffre. 90 milliards obtenus au lieu de 100.