Par Mamadou Sèye
Alassane Ouattara a donc parlé. A quatre-vingt-trois ans, il s’impose encore comme candidat à la présidentielle ivoirienne. Ce n’est pas une candidature : c’est une déflagration. Elle dit tout : la peur panique de la relève, le refus du temps, la méfiance envers l’avenir. A cet âge, nul ne devrait penser au pouvoir ; à cet âge, tout devrait se tourner vers la transmission. Mais, pour lui comme pour tant d’autres, le pouvoir est devenu un projet personnel. Et ce projet s’érige désormais contre le pays lui-même.
Cette décision arrive après un processus méthodique de neutralisation des alternatives. Les Ivoiriens et les observateurs ont vu comment la candidature de Tidiane Thiam – espoir d’une alternance apaisée – a été balayée par des manœuvres administratives et judiciaires. Or voici que, comme pour rappeler que le monde ne se réduit pas aux appareils d’Etat, le Comité des droits de l’homme de l’ONU publie un communiqué demandant expressément que Tidiane Thiam figure sur la liste des candidats. Ce n’est pas une intervention banale : c’est un désaveu frontal, qui transforme ce verrouillage en affaire d’éthique universelle.
A quoi tient donc ce drame ivoirien ? A une conception patrimoniale du pouvoir : un pays n’est plus une Nation mais une concession privée. Comme l’écrivait Montesquieu : « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. » Or, en Afrique, les limites se sont effondrées, et le pouvoir se recycle à l’infini dans le même visage.
Ce qui se joue ici dépasse la Côte d’Ivoire. Cela interroge l’Afrique de l’Ouest, ses institutions, son horizon même. La CEDEAO, après cette annonce, a-t-elle encore une voix crédible ? Comment justifier qu’on sanctionne des juntes militaires pour refus de démocratie et qu’on avalise, dans le même temps, un processus civil qui aboutit au même résultat : une confiscation du pouvoir ? En validant une telle candidature, la CEDEAO se ridiculise et donne raison aux pays de l’AES d’avoir claqué la porte. Et si elle persiste, l’UEMOA elle-même vacillera, car on ne peut pas bâtir des institutions régionales sur le sable mouvant de la Françafrique.
Ne soyons pas naïfs : cette candidature ne tient pas sans la caution de Paris. Ouattara est le dernier pion d’un système à bout de souffle, d’une vieille architecture coloniale qui refuse de mourir. Ce que l’on appelle pudiquement la “stabilité” est en réalité une dépendance : maintenir des hommes âgés au pouvoir, c’est garantir des interlocuteurs dociles.
Et pendant ce temps, le peuple s’étouffe. Ce peuple ivoirien, l’un des plus jeunes d’Afrique, voit son avenir confisqué par un cercle fermé d’hommes qui s’imaginent indispensables. Hannah Arendt l’écrivait déjà : « Le pouvoir devient violent quand il perd son autorité. » Ce que nous vivons aujourd’hui en Côte d’Ivoire, c’est cela : un pouvoir qui ne tient plus par l’adhésion, mais par la force des appareils et des procédures.
Cette candidature est une catastrophe à plusieurs niveaux. Elle fragilise le tissu social, car l’exclusion organisée de candidats crédibles crée une tension insupportable. Elle menace la paix civile, car la répétition d’un même scénario finit toujours par briser le barrage de la patience. Quand on confisque la parole d’un peuple, on prépare son explosion. Les exemples abondent : l’Histoire est impitoyable avec ceux qui s’aveuglent sur leur propre fragilité.
A 83 ans, il n’est plus question d’âge biologique : il est question de symboles. Dans toutes les grandes civilisations, le grand âge incarne le conseil, la mémoire, la sagesse, jamais l’obsession de gouverner. A 83 ans, on écrit des mémoires ; on n’écrit pas une nouvelle page de crise. A 83 ans, on passe le flambeau. Sinon, c’est que le flambeau est devenu un fétiche.
Les démocraties modernes se nourrissent de la circulation du pouvoir. Refuser cette circulation, c’est croire que l’on est éternel. Or, disait Aimé Césaire : « Il arrive un moment où il faut cesser d’être roi pour être prophète. » Ce moment est venu pour Ouattara. Continuer à s’accrocher n’est plus une preuve de force : c’est un aveu de faiblesse, un affront au temps et une insulte à l’intelligence des peuples.
L’Afrique a besoin de rupture, pas d’acharnement. Ce qui est en jeu ici n’est pas seulement une élection : c’est une conception du temps politique. Tant que nous resterons prisonniers de ces éternels recommencements, le continent restera une géographie de la répétition.
Oui, nous devons le dire : cette candidature, c’est le passé qui s’acharne contre l’avenir. Et l’ONU vient, par son communiqué, de rappeler au monde entier que ce scandale n’est plus une affaire interne. Il est planétaire.
La Côte d’Ivoire ne se sauvera pas par un homme éternel. Elle se sauvera par la liberté.