Quand la parole affaiblit le projet : chronique d’une communication qui vacille

Par Mamadou Sèye

Ce n’est pas une querelle de personnes. Ce n’est ni un match Diomaye-Sonko, ni une bataille d’ego, ni un débat de cour. Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est le projet politique vendu aux Sénégalais, celui qui a drainé une espérance immense, celui qui a fédéré les colères, canalisé les frustrations, porté les rêves de souveraineté, de justice et de dignité. Et c’est précisément pour cela que la sortie médiatique d’Abdoulaye Elimane Barro, chef de cabinet du Président de la République, est ressentie par une large partie de l’opinion comme une faute politique lourde, une erreur de niveau, une parole qui affaiblit plus qu’elle ne renforce.

Dans les moments de bascule historique, la parole n’est pas un simple outil de communication. Elle devient un acte politique en soi. Chaque mot engage, chaque silence pèse, chaque improvisation peut coûter cher. Or ce qui frappe dans cette interview, ce n’est pas seulement la confusion des propos, c’est surtout leur capacité à brouiller le sens même de la séquence historique que traverse le Sénégal.

Car enfin, de quoi a-t-on entendu parler ? D’un Président qui n’aurait pas été demandeur de sa propre candidature. D’un homme qu’on serait allé “chercher” en prison pour lui proposer d’être candidat. D’une trajectoire presque accidentelle vers la magistrature suprême. Ce récit, en apparence anodin, est en réalité politiquement dévastateur. Il fragilise l’architecture du projet, il banalise la lutte, il transforme une conquête populaire en concours de circonstances.

Or la vérité politique est toute autre. Le projet qui a porté l’actuel pouvoir n’est ni improvisé ni accidentel. C’est une construction longue, douloureuse, stratégique, idéologique. Il est né dans la contestation, renforcé dans la répression, trempé dans les arrestations, mûri dans l’exil forcé, consolidé dans l’épreuve carcérale. Il est le produit d’un affrontement direct avec l’ancien système. Le réduire à une opportunité surgie dans l’enceinte d’une prison est une insulte silencieuse à tous ceux qui ont payé le prix fort.

Soyons clairs : les Sénégalais n’ont pas voté pour un homme tombé du ciel. Ils ont voté pour un projet identifié, incarné, défendu, structuré. Ils ont voté pour une rupture avec un ordre ancien perçu comme injuste, inégalitaire, prédateur. Ils ont voté pour un cap. Ils ont voté pour une promesse de transformation profonde de l’Etat et de l’économie. C’est cela, la vérité électorale. Tout le reste relève de la narration dangereuse.

Et c’est là que se pose brutalement la question du niveau politique. Quand on est chef de cabinet du Président de la République, on ne parle pas à la légère. On ne teste pas des hypothèses. On ne réécrit pas l’histoire. On ne lance pas des ballons d’essai sur la légitimité d’un pouvoir fraîchement installé. A ce niveau, chaque phrase doit consolider l’édifice, pas l’ébrécher.

Ce qui inquiète profondément dans cette séquence, c’est qu’elle intervient dans un contexte où l’exigence de clarté est maximale. Le Sénégal sort d’un cycle de tensions extrêmes. La société est encore électrisée. Les attentes sont immenses. L’ancienne opposition est désormais au pouvoir. C’est un moment où l’on n’a pas droit à l’amateurisme politique.

Le plus troublant, c’est que tout cela aurait pu être évité. Une simple parole du Président Bassirou Diomaye Faye, nette, directe, apaisante, aurait suffi à mettre fin à toutes les interprétations. Une phrase claire rappelant que son élection s’inscrit dans la continuité d’un projet collectif, assumé depuis des années, aurait neutralisé la polémique. Mais dans le silence du sommet, ce sont les voix périphériques qui ont occupé l’espace. Et parfois, ce sont les moins outillées qui parlent le plus fort.

Or le peuple sénégalais n’est pas naïf. Il comprend très vite quand on tente de déplacer le centre de gravité du projet. Il sait faire la différence entre la fonction institutionnelle et la source politique de la légitimité. Il sait que le pouvoir actuel est né d’un rapport de force, pas d’un arrangement feutré. Il sait que rien n’a été donné, que tout a été arraché.

Ce débat révèle en réalité un danger plus profond : la tentation d’une dépolitisation progressive du projet. A force de vouloir lisser le récit, adoucir les aspérités, effacer les lignes de fracture, on court le risque de vider la rupture de sa substance. Or ce qui fait la force du moment présent, c’est précisément cette charge politique, cette radicalité assumée contre un système ancien.

Il faut le dire sans détour : le pouvoir n’a pas été confié pour gérer tranquillement l’héritage. Il a été confié pour transformer. Et cette transformation suppose une colonne vertébrale idéologique solide, lisible, assumée. Toute parole qui affaiblit cette lisibilité est une bombe à retardement.

Le vrai enjeu n’est donc pas de savoir qui a voulu être candidat ou non. Le vrai enjeu, c’est la fidélité au mandat populaire. Le vrai enjeu, c’est la capacité du nouveau pouvoir à rester arrimé à la promesse initiale. Le vrai enjeu, c’est d’éviter que les logiques d’appareil, les calculs feutrés, les repositionnements silencieux ne prennent le dessus sur l’élan populaire.

Aujourd’hui, le peuple attend des actes. Il attend des comptes. Il attend des réformes profondes. Il attend la justice pour les victimes du système. Il attend la baisse du coût de la vie. Il attend la souveraineté économique. Il attend la dignité. Il n’attend pas des controverses inutiles sur l’origine d’une candidature.

Le danger, ce n’est pas l’attaque de l’opposition. Elle est prévisible. Le danger, c’est l’auto-fragilisation. C’est l’illusion que le pouvoir est désormais un acquis définitif. C’est l’erreur de croire que la mémoire populaire est courte. Elle est, au contraire, redoutablement précise.

Et c’est ici qu’il faut revenir à l’essentiel : le projet dépasse les individus, mais il ne flotte pas dans l’air. Il a une histoire, une colonne vertébrale, des visages, des épreuves. Vouloir le déraciner symboliquement de ce parcours est une faute politique majeure.

Le Sénégal n’a pas besoin d’une recomposition narrative. Il a besoin de cohérence. Il n’a pas besoin de récits alternatifs. Il a besoin de fidélité au mandat populaire. Il n’a pas besoin de paroles approximatives. Il a besoin d’un Etat qui parle juste, agit juste et reste aligné.

Ce que révèle cette séquence, au fond, c’est une vérité simple : le pouvoir ne s’apprend pas sur le tas. La communication d’Etat non plus. On ne s’improvise pas interface entre le sommet de l’Etat et un peuple en attente historique. On ne joue pas avec les symboles d’une rupture encore en construction.

Le moment est trop grave. Le tournant est trop décisif. Les attentes sont trop élevées. Le pays est trop fragile.

La leçon est limpide : soit la parole gouvernementale se hisse au niveau du projet, soit elle devient un facteur de désagrégation. Il n’y aura pas de troisième voie.

Le peuple, lui, reste debout. Lucide. Exigeant. Patient, mais pas indéfiniment. Il sait ce qu’il a voulu. Il sait ce pour quoi il s’est levé. Il attend maintenant que ceux qui parlent en son nom soient à la hauteur de cette vérité.

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