Quand le déni rencontre le réel

Par Mamadou Sèye

La décision du Conseil constitutionnel se déclarant incompétent pour connaître du recours dirigé contre l’élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale est un événement juridique. Mais les réactions qu’elle a suscitées relèvent davantage de la psychologie politique.

Car au-delà du droit, cette séquence nous renseigne sur un phénomène beaucoup plus profond : la difficulté de certains acteurs à accepter une réalité politique devenue pourtant incontestable.

Depuis plusieurs années, une partie de l’opposition semble entretenir avec Ousmane Sonko un rapport singulier. Un rapport qui dépasse largement la confrontation politique classique. Comme si la question n’était plus de le combattre, de le contredire ou de le battre, mais d’imaginer en permanence les circonstances qui permettraient de l’écarter du jeu.

C’est ici que la notion de déni prend tout son sens.

La psychanalyse enseigne que le déni apparaît lorsqu’une réalité est jugée trop dérangeante pour être pleinement acceptée. L’esprit construit alors des mécanismes de défense destinés à atténuer le choc. La réalité n’est pas niée frontalement ; elle est contournée, réinterprétée ou repoussée à plus tard.

Or que constate-t-on depuis plusieurs années ?

A chaque fois qu’une hypothèse d’élimination politique de Sonko s’effondre, une autre surgit presque immédiatement.

Lorsqu’une procédure échoue, une nouvelle théorie apparaît.

Lorsqu’un obstacle disparaît, un autre est imaginé.

Lorsqu’une porte se ferme, l’attention se déplace vers une fenêtre supposée ouverte.

Comme si l’idée même d’un Sonko pleinement acteur de la compétition démocratique demeurait psychologiquement difficile à intégrer pour certains de ses adversaires.

Le plus frappant est que ce phénomène ne concerne pas seulement les responsables politiques. Il touche également certains commentateurs, activistes et militants qui semblent vivre chaque revers juridique ou politique comme une injustice cosmique venant contrarier un scénario qu’ils avaient fini par considérer comme inévitable.

Pourtant, la réalité est têtue.

Et les faits ont cette particularité désagréable pour les idéologies : ils finissent toujours par s’imposer.

Le Conseil constitutionnel ne s’est pas prononcé sur les passions, les frustrations ou les préférences partisanes. Il s’est prononcé dans le cadre de sa compétence.

Mais certaines réactions donnent l’impression que la décision elle-même importe moins que le fait qu’elle n’ait pas produit le résultat espéré.

C’est précisément ainsi que fonctionne le déni politique.

On ne discute plus les faits.

On discute leur existence.

On ne cherche plus à comprendre la réalité.

On cherche à la remplacer.

A ce stade, le risque devient considérable.

Car lorsqu’un camp politique s’habitue à vivre davantage dans l’attente d’un événement salvateur que dans la construction d’une alternative crédible, il finit par perdre le contact avec le terrain réel.

Il cesse progressivement de convaincre pour se contenter d’espérer.

Or l’espérance n’est pas un programme politique.

Le souhait n’est pas une stratégie.

Et le désir ne remplace jamais le rapport de forces.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’on aime ou non Ousmane Sonko.

Dans une démocratie, chacun est libre de le soutenir ou de le combattre.

La véritable question est ailleurs : pourquoi certains semblent-ils consacrer davantage d’énergie à imaginer les raisons pour lesquelles il ne devrait pas être là qu’à préparer les conditions de sa défaite électorale ?

Cette interrogation mérite d’être posée.

Car au fond, toute démocratie repose sur un principe simple : les adversaires se rencontrent devant le peuple souverain.

Lorsque l’on commence à chercher ailleurs ce qui devrait être réglé dans les urnes, c’est souvent le signe que l’on doute de sa propre capacité à convaincre.

Le déni politique naît précisément de ce doute.

Il commence par un refus d’accepter une réalité.

Puis il se transforme en espérance obsessionnelle.

Enfin, il devient un mode de lecture du monde où chaque événement est interprété non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’on souhaiterait qu’il soit.

C’est à cet instant que le réel reprend ses droits.

Et c’est peut-être ce qui explique le désarroi que l’on perçoit aujourd’hui dans certaines réactions.

Le problème n’est pas la décision du Conseil constitutionnel.

Le problème est qu’elle oblige brutalement certains à regarder une réalité qu’ils repoussaient depuis longtemps.

Cette réalité est simple.

Ousmane Sonko est un acteur majeur de la vie politique sénégalaise.

Qu’on l’approuve ou qu’on le combatte, cette donnée s’impose désormais comme un fait.

Et les faits, contrairement aux illusions, ne disparaissent pas parce qu’ils dérangent.

Ils attendent simplement que l’on trouve enfin le courage de les regarder en face.

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