Le privilège de l’âge ne confère pas tous les droits

Par Mamadou Sèye

Dans le théâtre des Nations, les anciens ont un rôle de mémoire, de sagesse, de recul. Ils sont ceux qui savent, ou qui devraient savoir. En Afrique, leur parole pèse, parfois davantage que les institutions. Amadou Hampâté Bâ, avec cette formule devenue mantra – « En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle » – a magnifié le rôle des aînés. Mais il n’a jamais dit qu’ils avaient le monopole de la vérité.

Le respect est une dette. Le silence une vertu.

Ce que l’on observe depuis quelque temps, c’est une tendance pernicieuse : certains anciens se croient dépositaires exclusifs du destin national. Ils s’autorisent des jugements tranchés, souvent blessants, contre les nouvelles autorités, les qualifiant de “gosses”, comme si la République était un club privé qu’ils peuvent garder à leur image et exclure à leur convenance. Il ne s’agit pas ici de critiquer les critiques – elles sont légitimes – mais de dénoncer le ton, le mépris, et parfois l’oubli commode de leur propre passé.

L’âge ne doit pas être une cachette pour le renoncement. Ni un totem d’impunité.

On oublie trop vite que la politique sénégalaise – et africaine – s’est aussi construite par des hommes jeunes, aux épaules larges, à la vision claire. Abdou Diouf, fils d’administrateur colonial, a gravi les échelons de l’Etat à une vitesse fulgurante : gouverneur à 26 ans, Premier ministre à 34 ans, Président à 45 ans. A aucun moment, on ne l’a traité d’“enfant”. Parce qu’il portait le sérieux de sa charge avec hauteur, dans un Etat encore en construction.

Plus récemment, Bassirou Diomaye Faye a été élu Président de la République à 44 ans, dans un contexte de rupture, de crise morale et de grande attente populaire. Il incarne une nouvelle génération politique, qui n’a pas attendu la bénédiction des anciens pour exister. Et c’est justement là que le bât blesse : beaucoup d’anciens ne supportent pas d’être devenus spectateurs. Ils voudraient corriger, cadrer, infantiliser, comme s’ils avaient oublié que l’histoire ne se répète pas en boucle, qu’elle se renouvelle, qu’elle surprend, qu’elle tranche.

La parole des aînés est précieuse. Mais elle est vaine lorsqu’elle ne s’élève que pour rappeler qu’ils ont été.

Respecter les anciens, ce n’est pas leur donner raison à chaque phrase. Ce n’est pas tolérer qu’ils instrumentalisent leur passé pour s’ériger en oracles. Le respect se mérite aussi dans la dignité du retrait, dans l’élégance de ceux qui savent que leur heure n’est plus celle du pouvoir, mais du conseil.

Il faut dire les choses avec clarté : l’éthique ne vient pas avec les années. Il y a de vieux sages, comme il y a de vieux cyniques. Il y a des jeunes fougueux, comme il y a des jeunes lucides. Ce n’est pas l’âge qui garantit la pertinence, mais la probité du discours, la clarté de l’engagement, la sincérité de la posture.

Ceux qui, aujourd’hui, tentent de décrédibiliser les nouvelles autorités sous prétexte de leur jeunesse devraient plutôt interroger ce que leur propre passage aux affaires a laissé : des bilans parfois contestables, des renoncements historiques, des silences complices, des régimes verrouillés au nom d’une stabilité de façade.

Le Sénégal n’a pas besoin de donneurs de leçons, mais de passeurs de flambeau.

Il est temps d’installer une autre forme de dialogue entre générations. Un dialogue où l’expérience n’humilie pas l’élan, et où l’enthousiasme ne méprise pas la prudence. Un dialogue lucide, débarrassé des hiérarchies symboliques inutiles, et fondé sur le projet collectif : bâtir une Nation debout, consciente de son histoire mais tournée vers son avenir.

En définitive, ce n’est pas l’âge qui fait l’homme d’Etat. C’est sa capacité à comprendre les enjeux de son temps, à écouter le peuple, à incarner une espérance. Et cela, qu’on ait 30, 45 ou 70 ans.


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