Sonko ou la fin des illusions africaines : déconstruire les mots, construire la souveraineté

Par mamadou Sèye

Ce discours de Ousmane Sonko devant Pascal Boniface n’est pas un simple exercice oratoire, encore moins une conférence académique de plus. C’est une opération de démolition intellectuelle, une tentative assumée de déshabiller les mots africains de leur confort pour les confronter à la brutalité du réel. Autonomie, patriotisme, souveraineté : Sonko commence par les fragiliser, les rendre instables, presque suspects. Car le problème, au fond, n’est pas seulement politique ou économique, il est sémantique : l’Afrique vit aussi dans le mensonge de ses propres mots, répétés jusqu’à l’usure, proclamés sans être incarnés.

C’est pourquoi il opère une rupture majeure en redéfinissant l’Afrique non pas comme une identité figée, mais comme une position dans le monde, façonnée par l’histoire. Cette idée est centrale et redoutable. Elle signifie que l’Afrique n’est pas seulement ce qu’elle est, mais ce qu’elle est devenue à travers une trajectoire marquée par la puissance, puis par la dépossession. En convoquant les grandes civilisations et les figures historiques, il ne cède pas à la nostalgie ; il construit une démonstration : le continent a été puissance avant d’être périphérie. Et entre ces deux états, il y a eu une rupture violente – traite, colonisation – qui continue de structurer le présent. On retrouve ici, en filigrane, la pensée de Frantz Fanon : l’histoire n’est pas un décor, elle est une force active qui conditionne les rapports de pouvoir.

Mais le cœur du discours se situe ailleurs, dans une question simple et presque dérangeante : les Etats africains décident-ils réellement ? Derrière les attributs classiques de la souveraineté – drapeaux, constitutions, reconnaissance internationale – Sonko met à nu une réalité plus dure : une souveraineté juridique sans substance matérielle. En s’inscrivant dans la lignée de Kwame Nkrumah, il rappelle que l’indépendance politique sans indépendance économique n’est qu’un mirage, mais il va plus loin encore : il suggère que cette illusion a été intégrée, normalisée, presque acceptée. L’Afrique indépendante existerait ainsi dans une forme de décalage permanent entre ce qu’elle proclame et ce qu’elle contrôle réellement.

C’est à ce moment précis que le discours devient profondément politique. Car Sonko ne se contente pas d’incriminer les rapports internationaux ; il introduit une critique interne, presque accusatoire. Le danger, dit-il en substance, n’est pas seulement extérieur. Il réside aussi dans la manière dont les élites africaines ont reproduit les logiques de dépendance. Lorsque l’Etat devient un instrument d’accumulation, lorsque les élites se substituent au peuple sans transformer les structures, alors le patriotisme se vide de son sens. Le patriotisme n’est plus une émotion, mais une discipline, une exigence de responsabilité et de cohérence. Là encore, l’écho avec Frantz Fanon est évident : la domination peut changer de visage sans disparaître.

Dans ce contexte, le monde multipolaire apparaît comme une opportunité… mais aussi comme un piège. Là où beaucoup voient une alternative salvatrice, Sonko introduit une lucidité rare : rien ne garantit la souveraineté dans un monde multipolaire. La phrase est sèche, presque brutale : changer de partenaire sans changer de logique, c’est déplacer la dépendance. Cette idée, proche des analyses de Pascal Boniface mais plus tranchante, refuse toute illusion romantique. Ni l’Occident, ni les nouvelles puissances ne construiront la souveraineté africaine à la place des Africains. Le monde n’est pas moral, il est structuré par les intérêts, et seuls ceux qui maîtrisent les leurs existent pleinement.

C’est alors que Sonko passe de la critique à la construction. Il esquisse une véritable doctrine de souveraineté, articulée autour de piliers clairs : produire, financer, gouverner, penser, s’unir. Produire pour sortir de l’économie de rente, financer pour rompre avec la tutelle budgétaire, gouverner pour bâtir des Etats crédibles, s’unir pour peser dans le système international. Mais c’est sans doute sur le terrain de la pensée que le discours atteint son point le plus subversif. En évoquant la dépendance cognitive, Sonko met en lumière une forme de domination invisible : celle qui consiste à analyser ses propres réalités avec des outils conçus ailleurs. Penser avec les catégories des autres, c’est déjà perdre une part de sa souveraineté. Cette idée, rarement exprimée avec autant de clarté, ouvre un front nouveau : celui de la bataille intellectuelle.

La question de la jeunesse s’inscrit dans cette logique stratégique. Loin des envolées lyriques habituelles, Sonko adopte une approche froide et lucide : une jeunesse sans perspectives est une fragilité, une jeunesse structurée est une puissance. Il en va de même pour la diaspora, perçue non plus comme une simple source de transferts financiers, mais comme un levier d’influence et de projection. Ici encore, il refuse les slogans pour privilégier une vision organisée de la puissance.

Mais ce qui donne à ce discours sa véritable portée, c’est peut-être la dernière vérité qu’il impose : la souveraineté a un coût. Et ce coût n’est pas abstrait. Il implique des choix difficiles, des renoncements, des tensions, une capacité à penser le long terme au-delà des cycles politiques. En posant cette exigence, Sonko rompt avec une tradition politique faite de promesses sans conséquences. Il ne vend pas un rêve ; il décrit un combat.

Au fond, ce texte ne cherche pas à séduire. Il cherche à repositionner. Repositionner l’Afrique comme sujet stratégique et non comme objet du système international. Repositionner le débat politique en le sortant de l’émotion pour le ramener à la rigueur. Repositionner les responsabilités, en rappelant que la dépendance n’est pas seulement subie, mais parfois reproduite. Et c’est précisément pour cela qu’il dérange : parce qu’il oblige à choisir entre le confort du discours et la difficulté de l’action, entre la souveraineté proclamée et la souveraineté construite.

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