Par Mamadou Sèye
Il y a quelque chose de fascinant dans notre espace public. Les visages changent peu, les discours encore moins. Les décennies passent, les régimes se succèdent, les crises se suivent, mais les mêmes acteurs continuent d’occuper le devant de la scène, comme si l’histoire avait décidé de tourner en rond.
Qu’on me comprenne bien. Le problème n’est pas l’âge. Vieillir est une chance. L’expérience est une richesse. Une Nation qui méprise ses anciens est une Nation qui se prive d’une partie de sa mémoire. Mais une Nation dont les anciens refusent de céder la place finit par se priver de son avenir.
Le spectacle auquel nous assistons aujourd’hui est parfois déroutant. Des hommes qui ont bénéficié du système pendant quarante ou cinquante ans continuent à intervenir sur tout, à commenter tout, à arbitrer tout, à prétendre incarner tout. Ils ont été ministres, directeurs généraux, conseillers spéciaux, députés, présidents d’institutions, membres de commissions, experts de toutes sortes. Ils ont connu plusieurs vies publiques. Pourtant, ils semblent convaincus que rien ne peut se faire sans eux.
Comme si la République leur appartenait.
Comme si le pays devait rester suspendu à leurs analyses, à leurs ambitions ou à leurs frustrations.
Le plus paradoxal est que beaucoup d’entre eux ont bâti leur carrière en contestant leurs aînés. Ils dénonçaient alors une génération usée, incapable de comprendre les aspirations nouvelles. Ils réclamaient le renouvellement. Ils exigeaient l’ouverture. Ils voulaient leur place au soleil. Aujourd’hui, devenus à leur tour les anciens, ils découvrent soudainement les vertus de la permanence et les dangers du changement.
La vérité est pourtant simple : une démocratie ne peut prospérer sans renouvellement de ses élites. Les nouvelles générations doivent pouvoir accéder aux responsabilités, faire leurs preuves, commettre leurs erreurs et construire leurs propres réponses aux défis de leur temps. Aucun pays ne progresse lorsque les mêmes acteurs monopolisent indéfiniment les postes, les réseaux d’influence et la parole publique.
Les anciens ont un rôle essentiel à jouer. Un rôle de transmission, de conseil, de vigilance parfois. Mais transmettre n’est pas confisquer. Conseiller n’est pas gouverner à distance. Eclairer n’est pas occuper éternellement le devant de la scène.
Il existe une forme de sagesse politique qui consiste à savoir partir. A comprendre que l’on sert parfois davantage son pays en préparant sa relève qu’en s’accrochant à son fauteuil. Les grandes figures de l’histoire ne sont pas seulement celles qui ont exercé le pouvoir. Ce sont aussi celles qui ont su quitter la scène au bon moment.
Notre époque souffre peut-être moins d’un conflit entre les générations que d’une difficulté à organiser la succession des générations. Certains semblent considérer le pouvoir comme un bail à vie et l’espace public comme une propriété privée. Ils refusent d’admettre que le temps a fait son œuvre et que d’autres doivent désormais écrire leur propre page.
La République n’a pas besoin d’une guerre contre les vieux. Elle a besoin que les vieux acceptent que la République ne leur appartient pas.
Et c’est toute la différence.
Car un pays avance lorsque ses anciens transmettent le témoin. Il s’immobilise lorsqu’ils s’accrochent au relais. Et à force de voir les mêmes acteurs revenir sans cesse sur scène, on finit par se demander si nous vivons dans une démocratie moderne ou dans la République des éternels revenants. Rires.