Restructurer la dette ? Une fausse bonne idée qui pourrait coûter très cher au Sénégal

Par Mamadou Sèye

Depuis quelques semaines, certains esprits légers agitent l’idée d’une restructuration de la dette publique sénégalaise comme s’il s’agissait d’une solution miracle aux difficultés budgétaires héritées des dernières années. L’idée peut séduire à première vue. Elle repose pourtant sur une méconnaissance profonde du fonctionnement des marchés financiers, de la crédibilité internationale d’un Etat et des conséquences à long terme d’une telle décision.

Une restructuration de dette n’est jamais un acte neutre. C’est toujours l’aveu que le débiteur n’est plus en mesure d’honorer normalement ses engagements. Dans le langage des investisseurs, cela s’apparente à un signal de détresse. Dès lors, la question n’est pas de savoir ce que le Sénégal gagnerait immédiatement, mais ce qu’il risquerait de perdre durablement.

Or, les faits récents démontrent exactement l’inverse du scénario catastrophe que certains tentent de vendre à l’opinion. Après les turbulences liées à la découverte de données budgétaires contestées et aux interrogations sur l’état réel des finances publiques, le Sénégal n’a pas été abandonné par ses partenaires. Bien au contraire. Le FMI, après plusieurs missions d’évaluation, a continué à reconnaître la solidité fondamentale de l’économie sénégalaise, sa capacité de résilience et les efforts engagés dans l’assainissement des finances publiques. Ce simple constat vaut son pesant d’or. Car le FMI est aujourd’hui l’un des principaux certificateurs de crédibilité économique auprès des bailleurs internationaux, des banques et des investisseurs.

Dans ce contexte, engager une restructuration reviendrait à envoyer au monde un message totalement contradictoire. D’un côté, les autorités expliqueraient que les finances publiques sont en voie d’assainissement, que les réformes avancent, que les recettes progressent et que les équilibres budgétaires se rétablissent. De l’autre, elles demanderaient à leurs créanciers de renoncer à une partie de leurs créances ou d’accepter des rééchelonnements exceptionnels. Une telle incohérence détruirait instantanément une partie du capital de confiance laborieusement reconstruit.

La crédibilité d’un Etat se bâtit pendant des décennies mais peut être détruite en quelques semaines. Les investisseurs n’achètent pas seulement des obligations souveraines. Ils achètent avant tout de la confiance. Ils prêtent parce qu’ils croient à la parole de l’Etat. Dès lors qu’un pays engage une restructuration, il inscrit dans les esprits un doute durable sur sa capacité future à respecter ses engagements.

Le coût de ce doute est colossal. Les taux d’intérêt explosent. Les financements se raréfient. Les investisseurs deviennent plus exigeants. Les projets d’infrastructures coûtent plus cher. Les entreprises nationales empruntent à des conditions moins favorables. Les banques locales subissent des tensions supplémentaires. Toute l’économie finit par payer la facture d’une décision présentée au départ comme une solution.

Les exemples internationaux abondent. Aucun pays n’entre dans une restructuration sans subir une dégradation de sa réputation financière. Les agences de notation réagissent immédiatement. Les marchés sanctionnent. Les créanciers deviennent méfiants. Les années suivantes sont consacrées non pas au développement mais à la reconquête de la confiance perdue.

Le paradoxe est que le Sénégal n’est pas confronté à une absence totale de solutions. Le pays dispose d’atouts considérables : une croissance parmi les plus élevées du continent, une production pétrolière et gazière désormais effective, un secteur privé dynamique, des infrastructures modernes, un système bancaire relativement solide et une administration fiscale dont les performances peuvent encore être améliorées. Aucun de ces facteurs n’est compatible avec l’image d’un Etat au bord de la cessation de paiement.

Les partisans de la restructuration oublient également un élément essentiel : l’économie est aussi une affaire de psychologie collective. Les investisseurs étrangers observent. Les marchés observent. Les partenaires techniques et financiers observent. Une restructuration serait interprétée comme le signe que la situation est beaucoup plus grave que ce qui est officiellement annoncé. La conséquence serait immédiate : montée de la prime de risque, ralentissement des investissements directs étrangers et renchérissement du coût du capital.

Ce serait d’autant plus incompréhensible que les autorités actuelles ont précisément engagé un travail de vérité budgétaire et de correction des dérives passées. Lorsqu’un gouvernement découvre des déséquilibres, deux voies s’offrent à lui. La première consiste à reconnaître les difficultés, renforcer la discipline budgétaire, améliorer le recouvrement fiscal, rationaliser les dépenses et restaurer progressivement les équilibres. La seconde consiste à envoyer le signal que le pays ne pourra pas honorer normalement ses engagements. La première voie renforce la confiance. La seconde l’affaiblit.

Le Sénégal se trouve aujourd’hui dans une phase délicate mais stratégique. Les partenaires internationaux attendent des preuves de rigueur, de transparence et de constance. Ils n’attendent pas un aveu de faiblesse. Les efforts déjà accomplis commencent à produire leurs effets. Les institutions financières internationales le reconnaissent. Les marchés le prennent en compte. Les investisseurs le surveillent.

Dès lors, vouloir restructurer la dette au moment même où des signaux positifs réapparaissent reviendrait à interrompre une opération de guérison au moment où le patient commence à reprendre des forces. Ce serait transformer une difficulté gérable en crise de confiance majeure.

Le véritable enjeu n’est donc pas de restructurer la dette mais de poursuivre sans relâche l’assainissement des finances publiques, d’élargir l’assiette fiscale, de lutter contre les dépenses improductives, de valoriser les nouvelles ressources tirées du pétrole et du gaz, d’améliorer la gouvernance budgétaire et de renforcer la capacité de l’Etat à générer ses propres ressources.

Car au fond, la question est simple : un pays qui retrouve progressivement la confiance des institutions internationales, qui dispose d’importantes perspectives de croissance et qui entreprend des réformes reconnues par ses partenaires a-t-il intérêt à se comporter comme un Etat en détresse financière ? La réponse est évidemment non.

Et c’est précisément pour cette raison qu’une restructuration de la dette apparaîtrait aujourd’hui non comme une solution, mais comme une erreur stratégique majeure dont le coût économique, financier et réputationnel pourrait dépasser très largement les bénéfices espérés.

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