Le Sénégal ne peut pas se permettre deux lignes économiques concurrentes

Par Mamadou Sèye

La stabilité d’un pays ne repose pas seulement sur la solidité de ses institutions. Elle repose également sur la cohérence du message envoyé aux citoyens, aux investisseurs, aux partenaires techniques et financiers ainsi qu’aux marchés. Lorsqu’un Etat parle d’une seule voix, il inspire confiance. Lorsqu’apparaissent plusieurs centres d’impulsion défendant des orientations divergentes, l’incertitude s’installe.

C’est toute la question qui se pose aujourd’hui dans le débat public sénégalais.

Pendant près de deux années, le Plan de redressement économique et social (PRES) a constitué la boussole de l’action gouvernementale. Son principal artisan politique fut alors le Premier ministre Ousmane Sonko. Les choix opérés étaient clairs : assainissement des finances publiques, restauration de la crédibilité budgétaire, amélioration de la mobilisation des ressources internes et refus des solutions susceptibles d’affaiblir durablement la signature financière du Sénégal. Parmi ces lignes rouges figurait précisément l’idée d’une restructuration de la dette.

Cette orientation n’était pas seulement celle d’un gouvernement. Elle était devenue celle de l’Etat. Elle a été défendue devant l’opinion nationale, les partenaires internationaux et les institutions financières. Elle a servi de socle à la stratégie de redressement engagée depuis l’alternance.

Or, la singularité de la situation actuelle réside dans le fait que l’ancien chef du gouvernement demeure l’un des acteurs politiques les plus puissants du pays. A la tête de l’Assemblée nationale, fort d’une majorité particulièrement confortable, il continue d’exercer une influence considérable sur la vie publique. Son poids politique est tel que nul ne peut raisonnablement l’ignorer dans l’équation nationale.

C’est précisément là que naît l’interrogation.

Que se passerait-il si la ligne économique défendue par l’exécutif venait à s’écarter de celle qui avait été portée pendant deux ans par celui qui dirige aujourd’hui le pouvoir législatif ?

La question dépasse les personnes. Elle touche directement à la lisibilité de l’action publique.

Les investisseurs n’analysent pas seulement les chiffres. Ils observent les rapports de force. Ils évaluent la stabilité des orientations stratégiques. Ils cherchent à savoir si les engagements pris aujourd’hui seront toujours valables demain. Une divergence ouverte entre les principaux pôles du pouvoir créerait inévitablement des interrogations sur la trajectoire réelle du pays.

Or l’économie déteste l’incertitude.

Les marchés financiers peuvent accepter des difficultés budgétaires. Ils peuvent même accepter des déficits élevés lorsqu’ils sont expliqués et maîtrisés. En revanche, ils sanctionnent presque systématiquement les situations où l’on ne sait plus clairement qui fixe la direction.

Le Sénégal sort progressivement d’une période délicate marquée par les débats sur la sincérité des comptes publics. Les autorités ont engagé un travail d’assainissement dont les premiers résultats commencent à être reconnus. Les partenaires internationaux suivent avec attention cette évolution. Dans un tel contexte, l’apparition d’orientations contradictoires serait un facteur de fragilisation inutile.

L’enjeu devient d’autant plus important que l’Assemblée nationale n’est pas une institution secondaire. Elle vote les lois, autorise les emprunts, contrôle l’action gouvernementale et constitue l’une des principales expressions de la souveraineté populaire. Lorsqu’elle est dirigée par une personnalité disposant d’une forte légitimité politique propre, son influence dépasse largement le cadre des procédures parlementaires.

Il serait donc dangereux pour le Sénégal de donner l’impression que deux visions économiques concurrentes coexistent au sommet de l’Etat.

Le pays a davantage besoin de continuité que de contradictions. Il a davantage besoin de visibilité que d’ambiguïté. Il a davantage besoin d’une stratégie cohérente que d’un débat permanent entre institutions appelées à travailler ensemble.

Car une Nation peut supporter des difficultés économiques. Elle peut supporter des contraintes budgétaires. Elle peut supporter des réformes parfois douloureuses.

Ce qu’elle supporte beaucoup plus difficilement, c’est l’incertitude sur la direction à suivre.

A l’heure où le Sénégal cherche à consolider sa crédibilité financière, à valoriser ses ressources pétrolières et gazières et à attirer davantage d’investissements, la cohérence de la parole publique devient un actif stratégique aussi précieux que les ressources naturelles elles-mêmes.

La question fondamentale n’est donc pas celle des ambitions des uns ou des autres. Elle est celle de la préservation de l’intérêt national. Car lorsqu’il s’agit de la stabilité économique du pays, les rivalités politiques doivent toujours s’effacer devant l’exigence de cohérence.

Et cette cohérence est aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

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