Diomaye–Sonko : Boubacar Boris Diop pose la question qui dérange

Par Mamadou Sèye

Boubacar Boris Diop n’a pas choisi la facilité. Dans son entretien avec IMPACT.SN, l’écrivain, journaliste et philosophe ne se contente pas de commenter la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Il met les pieds dans le plat, interroge la trajectoire du Président, s’inquiète de l’avenir de Pastef et pose, derrière le conflit entre deux hommes, une question autrement plus lourde : que reste-t-il du projet politique qui a porté l’alternance de 2024 ?

Le propos est d’autant plus intéressant que Boris Diop revendique son admiration pour Sonko, qu’il considère comme « une chance exceptionnelle pour le Sénégal », tout en lui imputant une part importante de responsabilité dans la crise actuelle. A ses yeux, le leader de Pastef a manqué de perspicacité dans le jugement des hommes et n’a pas suffisamment mesuré la personnalité de celui qu’il allait contribuer à installer au sommet de l’Etat.

C’est précisément cette contradiction qui donne du relief à son analyse.

Le problème dépasse désormais les deux hommes

La crise au sommet de l’Etat est trop souvent ramenée à un affrontement entre Diomaye et Sonko, Kiiraay et Pastef. Boris Diop invite à regarder plus loin : il voit désormais une confrontation entre deux lignes politiques.

D’un côté, le projet de rupture, de souveraineté et de transformation porté par Pastef depuis 2014. De l’autre, un pouvoir présidentiel qui, selon lui, s’éloigne progressivement de cet héritage.

La question mérite d’être posée sans détour : si le Président considère aujourd’hui que certaines orientations défendues hier par Pastef sont irréalistes ou incompatibles avec l’exercice du pouvoir, pourquoi ne l’explique-t-il pas clairement aux Sénégalais ?

Un Président a évidemment le droit de changer d’avis. L’épreuve du pouvoir peut révéler des contraintes que l’opposition ne permet pas de mesurer. Mais le changement de cap exige alors une explication politique.

Le poids de l’élection de 2024

Boris Diop revient sur une donnée que personne ne peut effacer de l’histoire récente : Ousmane Sonko, empêché de se présenter à la présidentielle, avait demandé aux Sénégalais de voter pour Bassirou Diomaye Faye.

Juridiquement, Diomaye est évidemment le Président élu du Sénégal. Politiquement, son accession au pouvoir porte néanmoins une histoire : celle de Sonko et de Pastef.

Boris Diop estime que cette origine particulière de la légitimité politique du Président pèserait encore sur son comportement et l’amènerait à surjouer la fonction présidentielle.

La formule est sévère. Mais elle ouvre un débat sérieux : peut-on exercer le pouvoir sans tenir compte des conditions politiques qui ont rendu possible son accession au pouvoir ?

Du projet de rupture au pouvoir du décret ?

L’écrivain s’interroge également sur ce qu’il considère comme une mise en scène excessive de l’autorité présidentielle, notamment à travers la communication autour des décrets et des nominations.

Le détail pourrait sembler secondaire. Il ne l’est pas.

Pastef s’était construit sur la critique de l’hyperprésidentialisme et de la concentration excessive du pouvoir entre les mains de l’Exécutif. Or la bataille actuelle porte précisément sur la répartition des pouvoirs entre le président, le gouvernement et le Parlement.

Boris Diop rappelle ici une évidence institutionnelle souvent oubliée : une réforme destinée à limiter les pouvoirs du Président doit être jugée non pas en fonction de l’homme qui occupe aujourd’hui le Palais, mais de ceux qui lui succéderont.

C’est là que le débat dépasse largement Diomaye et Sonko.

Le spectre du « Tout sauf Sonko »

L’entretien devient particulièrement préoccupant lorsque Boris Diop évoque la possibilité d’une recomposition politique autour d’un objectif : empêcher Ousmane Sonko d’accéder à la magistrature suprême.

Il va jusqu’à envisager, comme scénario-catastrophe, la possibilité d’une élection frauduleuse.

Il faut évidemment préciser qu’il s’agit d’une hypothèse, et non d’un fait établi. Mais une démocratie sérieuse ne combat pas la suspicion en la censurant. Elle la combat par des institutions crédibles, des règles claires et un processus électoral incontestable.

La meilleure réponse à la crainte d’une manipulation électorale reste donc la transparence.

Le véritable enjeu pourrait être continental

L’un des passages les plus forts de l’entretien concerne l’écho international de l’alternance sénégalaise.

Selon Boris Diop, le tandem Sonko-Diomaye avait suscité un immense espoir auprès d’une partie de la jeunesse africaine. Pour beaucoup, l’expérience sénégalaise démontrait qu’une transformation politique radicale pouvait s’opérer par les urnes, sans coup d’état et sans guerre civile.

Si cette expérience se transforme aujourd’hui en affrontement personnel et en désillusion, le dommage dépasse largement les frontières sénégalaises.

La question que certains jeunes africains pourraient être tentés de poser est brutale : « Tout ça pour ça ? »

Le Sénégal aurait alors perdu bien davantage qu’une bataille politique interne : une partie de son capital symbolique auprès d’une génération qui voyait dans son expérience une exception démocratique.

Diomaye aurait-il été récupéré par le système ?

Boris Diop avance une autre hypothèse : le Président aurait progressivement été récupéré par les forces politiques, économiques et internationales qu’il combattait hier avec Pastef.

Mais il pose une question encore plus vertigineuse : et si Diomaye n’avait jamais été exactement celui que beaucoup pensaient qu’il était ?

Entre un Président transformé par l’épreuve du pouvoir et un homme qui aurait simplement révélé une conception différente de l’Etat, la différence est considérable.

Personne ne peut aujourd’hui trancher définitivement.

Mais l’interrogation restera probablement dans l’histoire politique de cette période.

Sonko n’est pas épargné

Boris Diop ne fait pourtant pas de Diomaye le seul responsable de la crise.

Il reproche clairement à Sonko son manque de vigilance dans le choix de ses collaborateurs et son incapacité à percevoir suffisamment tôt ce qu’il présente comme le risque politique que pouvait représenter son allié.

La leçon est sévère : un leader ne doit pas seulement savoir mobiliser les foules ; il doit aussi savoir lire les hommes qui l’entourent.

L’aventure Sonko-Diomaye semble aujourd’hui payer le prix d’une relation politique qui reposait aussi sur une confiance personnelle exceptionnelle.

2029 sera le véritable test

Tout ramène désormais à 2029.

La question ne sera pas seulement de savoir qui gagnera. Elle sera de savoir dans quelles conditions la compétition se déroulera.

Si le Sénégal veut préserver sa réputation démocratique, les règles devront être connues, les institutions crédibles et le processus électoral incontestable.

Si les adversaires de Sonko veulent empêcher son accession au pouvoir, ils devront le battre dans les urnes. Et si Sonko veut gouverner demain, il devra accepter la contradiction, la critique et, surtout, le verdict souverain des électeurs.

C’est cela, le véritable test démocratique.

Réconcilier les hommes ou préserver la République ?

Boris Diop estime qu’une réconciliation entre Diomaye et Sonko reste nécessaire.

Peut-être.

Mais il faut surtout comprendre que cette réconciliation ne pourrait avoir de sens que si elle dépasse les personnes. Le Sénégal n’a pas besoin d’un retour sentimental au tandem de 2024. Il a besoin que les divergences politiques puissent être exprimées sans transformer l’adversaire en ennemi.

Car derrière cette rupture se joue quelque chose de beaucoup plus important : le devenir du projet qui avait suscité l’immense espoir de 2024.

Rupture, souveraineté, reddition des comptes, transformation institutionnelle, justice : si ces promesses sont abandonnées, il faudra expliquer pourquoi. Si elles sont maintenues, il faudra démontrer comment. Et si elles sont adaptées aux réalités du pouvoir, les citoyens ont le droit de savoir ce qui a changé.

Au fond, c’est peut-être la question centrale posée par Boubacar Boris Diop.

Le Sénégal n’a pas besoin de dirigeants infaillibles. Il a besoin de dirigeants capables d’expliquer leurs choix. Il n’a pas besoin d’une unanimité artificielle, mais d’une contradiction politique libre.

Et surtout, il ne devrait pas avoir à choisir entre Diomaye et Sonko comme s’il s’agissait d’une querelle de familles.

Le véritable choix sera celui de la conception du pouvoir, de la nature de la rupture et du chemin que le Sénégal veut emprunter pour les années à venir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *