Le Parlement prend la parole, la République doit garder son calme

Par Mamadou Sèye

Il est des moments où l’Histoire avance sans bruit. Pas de chars dans les rues. Pas d’insurrection. Pas de vacarme. Seulement des institutions qui se mettent à fonctionner autrement. Le Sénégal est peut-être en train de vivre l’un de ces moments.

A la veille de la plénière consacrée au projet de révision constitutionnelle, beaucoup parlent déjà de crise institutionnelle. Le mot est fort. Trop fort. Car ce qui se déroule sous nos yeux ressemble moins à une crise qu’à une profonde recomposition du pouvoir.

Le premier constat est saisissant.

Pour défendre la position du président de la République, c’est Aminata Touré, qui n’a jamais été membre de PASTEF, qui monte au front et évoque la possibilité d’un référendum. Dans le même temps, les responsables de PASTEF tiennent leur propre conférence de presse pour défendre les amendements portés par leur majorité parlementaire. Deux discours. Deux dynamiques. Deux légitimités politiques qui coexistent désormais.

Comme si, progressivement, le pouvoir cessait d’être concentré en un seul point pour se redistribuer entre les institutions.

Le deuxième constat est tout aussi révélateur.

Le manifeste signé par Boubacar Boris Diop, Pierre Sané et plus de cent quarante intellectuels n’est pas seulement une prise de position sur un texte juridique. Il traduit une réalité politique nouvelle : le débat constitutionnel a quitté les salons du pouvoir pour investir les universités, les milieux intellectuels et l’opinion. Il révèle aussi, qu’on le veuille ou non, un Président de plus en plus isolé dans cette bataille politique, pendant que chacun cherche à influencer l’issue du débat.

Mais cette recomposition ne signifie nullement l’effondrement de l’Etat.

Au contraire.

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est le déplacement du centre de gravité de la vie politique. L’Assemblée nationale occupe désormais le devant de la scène. Les débats parlementaires captivent davantage que l’activité quotidienne de l’exécutif. Les déplacements du chef de l’Etat passent presque inaperçus. On en oublierait presque que le Sénégal s’est doté d’un nouveau Premier ministre. Le Parlement est devenu le cœur battant de l’actualité politique.

Faut-il s’en inquiéter ?

Pourquoi faudrait-il redouter qu’une Assemblée nationale exerce pleinement les prérogatives que lui confère la Constitution ?

Pendant des décennies, nous avons vécu avec une culture politique où tout remontait au Président de la République. Aujourd’hui, nous découvrons une autre réalité : un Parlement qui débat, qui amende, qui contrôle et qui affirme son autonomie. Cette évolution peut surprendre. Elle peut déranger. Mais elle ne constitue pas, en soi, une crise institutionnelle.

Une démocratie ne se mesure pas à l’absence de désaccords. Elle se mesure à la capacité de ses institutions à les absorber sans se détruire.

C’est précisément ce qui est en train de se produire.

La plénière de demain n’est ni une fin du monde ni un coup d’Etat constitutionnel. C’est une étape. Rien de plus. Si le texte est adopté, il sera transmis au Président de la République. Et celui-ci conservera toutes les prérogatives que lui reconnaît la Constitution. Il pourra choisir la voie parlementaire. Il pourra décider d’un référendum. Il pourra exercer les compétences que la loi fondamentale lui attribue.

Le processus est loin d’être achevé.

C’est pourquoi certaines déclarations entendues ces dernières heures glacent le sang.

Lorsque des voix suggèrent que le chef de l’Etat fasse intervenir les forces de défense et de sécurité pour empêcher une plénière de l’Assemblée nationale, elles franchissent une ligne rouge. Les désaccords politiques ne se règlent ni dans les casernes ni par l’intimidation. Ils se règlent dans l’hémicycle, devant le peuple et dans le respect des procédures prévues par la Constitution.

Le Sénégal a construit sa réputation démocratique sur une idée simple : les institutions règlent les conflits afin d’éviter que les conflits ne détruisent les institutions.

Toucher à cet équilibre serait une faute historique.

Que les partisans de la réforme la défendent avec vigueur est légitime.

Que ses adversaires la combattent avec conviction l’est tout autant.

Mais vouloir torpiller un processus constitutionnel avant même son terme pose une question fondamentale : de quoi a-t-on peur ?

Si les amendements sont mauvais, les institutions disposent de tous les mécanismes nécessaires pour les corriger ou les rejeter. Si le Président estime que le peuple doit trancher directement, la voie du référendum demeure ouverte. Si le Parlement assume son vote, il exercera simplement la mission que les citoyens lui ont confiée.

Pourquoi alors céder à la dramatisation permanente ?

Les peuples ne redoutent pas le débat. Ils redoutent les aventures.

Ils ne craignent pas les institutions lorsqu’elles fonctionnent. Ils craignent ceux qui veulent les empêcher de fonctionner.

L’heure n’est ni aux procès d’intention ni aux démonstrations de force.

L’heure est à la confiance dans la République.

Le Sénégal est peut-être en train de vivre un tournant majeur de son histoire institutionnelle. Non pas parce que les pouvoirs s’affrontent, mais parce qu’ils apprennent à coexister autrement. C’est cela, au fond, la véritable nouveauté.

Une démocratie adulte n’est pas celle où tout le monde pense pareil.

C’est celle où chacun accepte que l’autre exerce les pouvoirs que la Constitution lui reconnaît.

Demain, le Parlement parlera.

Après-demain, le Président décidera.

Et, si les circonstances l’exigent, le peuple tranchera.

C’est ainsi que parlent les démocraties sereines.

Que la République garde donc son calme. Les passions passent. Les institutions, elles, doivent demeurer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *