Par Mamadou Sèye
Depuis quelques jours, l’ancien président de la Cour d’appel de Kaolack, Ousmane Kane, multiplie les sorties contre Ousmane Sonko, allant jusqu’à prédire la fin de sa carrière politique. Le ton est grave, presque prophétique. L’ancien magistrat présente l’installation de Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale comme une « transgression » susceptible de déboucher sur une humiliation politique majeure.
Chacun est naturellement libre de son opinion. Dans une démocratie, la critique est légitime. Mais encore faut-il que celui qui critique accepte lui-même que son propre parcours soit soumis à l’examen public.
Car enfin, qui est Ousmane Kane dans le débat sénégalais actuel ?
Un ancien haut magistrat dont le parcours a lui-même été marqué par des controverses retentissantes. Lorsqu’il dirigeait la Cour d’appel de Kaolack, son institution fut secouée par une crise sans précédent opposant plusieurs magistrats. Les accusations, les dénonciations publiques et les querelles internes avaient alors profondément ébranlé l’image de la justice sénégalaise.
L’affaire avait pris une telle ampleur qu’elle était remontée jusqu’au Conseil supérieur de la magistrature. Des enquêtes furent diligentées. Des procédures disciplinaires furent engagées. Le nom d’Ousmane Kane se retrouva au cœur d’une tempête qui occupa pendant des mois l’espace médiatique et judiciaire.
Au terme de cette séquence, il fut lui-même sanctionné disciplinairement par un blâme pour avoir choisi de porter certaines querelles internes sur la place publique. Ce fait n’est ni une rumeur ni une interprétation. Il appartient désormais aux archives officielles de la magistrature sénégalaise.
Dès lors, une question s’impose.
Avec quelle autorité morale exceptionnelle un homme ayant lui-même connu des démêlés disciplinaires au sein de la magistrature peut-il aujourd’hui distribuer les certificats de conformité républicaine aux acteurs politiques ?
Le plus surprenant est que l’ancien magistrat semble considérer comme acquis ce qui demeure précisément l’objet du débat. Il affirme que Sonko aurait commis une transgression. Or c’est justement la question que devront éventuellement trancher les institutions compétentes.
Dans un Etat de droit, les controverses juridiques ne se règlent ni dans les tribunes médiatiques ni dans les chroniques de presse. Elles se règlent devant les juridictions compétentes. Si le Conseil constitutionnel est saisi, il dira le droit. S’il estime qu’il y a irrégularité, sa décision s’imposera à tous. S’il conclut à la régularité de la situation, cette décision devra également être respectée.
C’est précisément cela l’Etat de droit.
Or ce qui frappe dans les déclarations d’Ousmane Kane, c’est moins leur contenu juridique que leur tonalité politique. Depuis un bon moment , chacune de ses interventions publiques semble avoir le même destinataire : Ousmane Sonko.
Le phénomène est devenu suffisamment récurrent pour susciter une interrogation légitime. L’ancien magistrat est-il encore dans l’analyse juridique ou s’est-il progressivement installé dans le combat politique ?
La question mérite d’être posée.
Car lorsqu’un ancien juge semble réserver l’essentiel de ses critiques à un seul acteur politique, il finit inévitablement par exposer sa propre impartialité au jugement de l’opinion.
Pendant ce temps, la réalité politique suit son cours.
Malgré toutes les prédictions de disparition politique formulées contre lui depuis plusieurs années, Ousmane Sonko continue d’occuper une place centrale dans le paysage national. On a annoncé sa fin politique après sa radiation de la fonction publique. On a annoncé sa fin politique après ses démêlés judiciaires. On a annoncé sa fin politique après son exclusion de certaines compétitions électorales. On a annoncé sa fin politique après son départ de la Primature.
A chaque fois, les faits ont raconté une autre histoire.
Aujourd’hui encore, il demeure le président du parti majoritaire, dispose d’une influence considérable sur une majorité parlementaire écrasante et continue d’être l’une des personnalités les plus influentes du Sénégal.
On peut l’apprécier ou le combattre politiquement. Mais annoncer avec certitude sa disparition prochaine est devenu un exercice particulièrement risqué.
L’histoire politique enseigne d’ailleurs une leçon simple : les carrières politiques se terminent rarement parce que leurs adversaires l’ont décrété dans les médias. Elles se terminent lorsque les citoyens en décident ainsi.
Au fond, le véritable problème n’est pas qu’Ousmane Kane critique Ousmane Sonko. Le problème est qu’il semble oublier que la crédibilité d’une critique dépend aussi du parcours de celui qui la formule.
Avant de prédire la fin de la carrière des autres, il est parfois utile de se souvenir que son propre parcours comporte lui aussi des zones de turbulence que la mémoire collective n’a pas effacées.
La démocratie sénégalaise gagnerait davantage à un débat serein sur les institutions qu’à des prophéties politiques déguisées en analyses juridiques.
Et sur ce terrain, Ousmane Kane aurait sans doute plus de crédibilité en défendant des principes qu’en désignant constamment des coupables.