Des barricades au perchoir

Par mamadou Sèye
Pendant des années, il a incarné la contestation. Il a défié le pouvoir, affronté les tribunaux, mobilisé les foules et porté l’une des plus grandes vagues de rupture politique de l’histoire récente du Sénégal. Aujourd’hui, Ousmane Sonko s’apprête à présider sa première séance plénière en qualité de président de l’Assemblée nationale. Une image forte, presque symbolique, qui raconte à elle seule le vertige du pouvoir et les paradoxes de la démocratie.

Pendant longtemps, Ousmane Sonko a occupé une place singulière dans le paysage politique sénégalais. Il était l’opposant. Celui qui dénonçait les dérives du système, contestait les institutions, interpellait les gouvernants et fédérait autour de lui une aspiration profonde au changement.

Sa trajectoire politique s’est construite dans l’affrontement. Affrontement avec le pouvoir de l’époque. Affrontement avec certains segments de l’administration. Affrontement avec des adversaires qui voyaient en lui une menace pour l’ordre établi. Cette posture de combat a façonné son image et nourri sa popularité.

Mais la politique a ses ironies.

Les hommes qui consacrent leur vie à défier les institutions finissent parfois par se retrouver à leur tête.

Le voilà désormais installé au perchoir de l’Assemblée nationale, appelé à diriger les débats, à faire respecter le règlement intérieur, à arbitrer les prises de parole et à garantir le bon fonctionnement de l’une des principales institutions de la République.

Le contraste est saisissant.

Hier, il était dans la dénonciation. Aujourd’hui, il est dans la régulation.

Hier, il contestait l’ordre institutionnel. Aujourd’hui, il lui appartient de le faire vivre.

Hier, il s’adressait principalement à ses militants. Aujourd’hui, il représente l’ensemble des députés, majorité comme opposition.

C’est là toute la difficulté de l’exercice.

Car conquérir le pouvoir et l’exercer sont deux choses différentes.

L’opposition peut se nourrir de la critique. Elle prospère dans l’indignation, l’interpellation et la promesse. Le pouvoir, lui, exige de la mesure, de la constance et parfois même une certaine retenue.

Le président de l’Assemblée nationale n’est pas un chef de parti lorsqu’il dirige les débats. Il devient le garant d’une institution qui appartient à tous les Sénégalais. Sa responsabilité dépasse désormais son propre camp politique.

C’est pourquoi cette première plénière revêt une portée particulière.

Elle ne constitue pas seulement une étape protocolaire. Elle marque l’entrée dans une nouvelle séquence politique. Une séquence où les anciens opposants doivent démontrer leur capacité à faire fonctionner les institutions qu’ils critiquaient hier. Une séquence où la légitimité de la conquête doit progressivement céder la place à la légitimité de l’exercice.

Les contestations juridiques engagées par certains députés de l’opposition n’ont finalement pas empêché cette évolution. La bataille politique se poursuit naturellement, mais l’essentiel est ailleurs : les institutions ont continué à fonctionner et la démocratie a suivi son cours.

C’est précisément ce qui fait la force des régimes démocratiques.

Les hommes passent. Les fonctions changent. Les rôles s’inversent. Mais les institutions demeurent.

En s’installant au perchoir, Ousmane Sonko entre dans une autre dimension de son parcours. Il ne lui est plus seulement demandé d’incarner l’espérance de ses partisans. Il lui appartient désormais de faire vivre une institution essentielle de la République.

L’histoire retiendra sans doute l’image. Celle d’un homme qui, après avoir passé des années sur les barricades de la contestation, se retrouve aujourd’hui au sommet de l’une des plus hautes institutions du pays.

Car en politique, la conquête du pouvoir est toujours un moment important. Mais l’épreuve véritable commence souvent après la victoire. C’est le moment où les slogans cèdent la place aux responsabilités, où les promesses rencontrent la réalité et où les révolutionnaires d’hier deviennent les gardiens des institutions.

Des barricades au perchoir : toute l’histoire est là.

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