Quand les ministres ne parlent plus d’une seule voix
Le problème n’est peut-être pas la dette. Le problème, c’est l’Etat.
Par Mamadou Sèye
Au moment où le Sénégal se trouve sous l’observation attentive du FMI, des bailleurs de fonds, des investisseurs et des marchés financiers, la dernière chose dont le pays avait besoin était une démonstration publique de désaccord gouvernemental sur une question aussi sensible que la dette publique.
Et pourtant, c’est exactement ce qui vient de se produire.
Invité d’une émission de télévision, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Serigne Guèye Diop, a évoqué sans détour l’éventualité d’une restructuration de la dette sénégalaise, estimant que si cette option s’avérait nécessaire, il n’y avait aucune raison de ne pas l’envisager dans les discussions avec le FMI.
Quelques heures plus tard, coup de tonnerre.
Le ministère de l’économie, des finances et du plan publie un communiqué inhabituellement ferme pour préciser que ces déclarations constituent une « opinion personnelle » et « ne reflètent aucunement la position officielle de l’Etat du Sénégal ». Mieux, le département de Cheikh Diba rappelle qu’il demeure le seul canal officiel de communication sur les questions relatives aux finances publiques et aux relations avec les partenaires financiers internationaux.
Autrement dit, un ministre parle. Un autre le désavoue publiquement.
C’est grave. Très grave même.
Car dans tous les Etats modernes, la gestion de la dette ne relève pas de l’improvisation médiatique. Elle constitue le cœur même de la crédibilité financière d’un pays. Chaque déclaration officielle est analysée, interprétée, décortiquée par les créanciers, les agences de notation, les institutions financières et les investisseurs.
Lorsqu’un ministre évoque une restructuration de la dette, les marchés entendent immédiatement un signal d’alerte. Lorsqu’un autre ministre vient le contredire quelques heures plus tard, ils entendent un second signal, tout aussi préoccupant : l’absence de cohérence gouvernementale.
Or, dans les affaires économiques, l’incertitude est souvent plus dangereuse que la mauvaise nouvelle elle-même.
Cette séquence laisse apparaître un malaise plus profond. Depuis plusieurs mois, l’impression s’installe que la parole publique de l’Etat manque de centralisation. Les sorties individuelles se multiplient. Chacun semble commenter les sujets les plus sensibles selon sa propre appréciation. Les recadrages deviennent fréquents. Les clarifications suivent les déclarations. Les communiqués corrigent les interviews.
Pendant ce temps, les Sénégalais observent.
Ils voient un gouvernement qui peine parfois à parler d’une seule voix sur des questions pourtant stratégiques. Ils voient des divergences exposées au grand jour alors que les difficultés économiques exigent au contraire davantage de cohésion et de rigueur.
Le plus préoccupant est que cette affaire intervient à un moment particulier de la vie institutionnelle du pays. Le départ d’Ousmane Sonko de la Primature et son installation à la tête de l’Assemblée nationale ont profondément modifié les équilibres politiques et administratifs. Le nouveau dispositif de gouvernance cherche encore ses marques. Et certains épisodes donnent l’impression que les mécanismes de coordination ne fonctionnent pas toujours avec la fluidité nécessaire.
Un Etat ne peut cependant pas communiquer comme une coalition.
Un Etat ne peut pas avoir plusieurs doctrines économiques simultanées.
Un Etat ne peut pas laisser subsister le doute sur sa position officielle lorsqu’il est question de dette, de FMI ou d’engagements financiers internationaux.
La crédibilité d’un pays ne se mesure pas uniquement à ses indicateurs économiques. Elle se mesure également à la solidité de sa parole publique.
Aujourd’hui, ce n’est pas seulement Serigne Guèye Diop qui se retrouve fragilisé par ce recadrage. Ce n’est pas seulement le ministère des finances qui est placé en première ligne.
C’est l’image même de la coordination gouvernementale qui se trouve exposée.
Et dans un contexte où le Sénégal cherche à restaurer la confiance, à sécuriser ses financements et à rassurer ses partenaires, la cacophonie n’est pas un détail de communication. Elle devient un risque politique, institutionnel et économique.
Car une dette se rembourse.
Mais une crédibilité entamée est toujours beaucoup plus difficile à reconstruire.