Par mamadou Sèye
A force de commenter chaque décision, d’interpeller chaque institution et de suspecter chaque procédure, certains acteurs de la société civile donnent parfois le sentiment de vouloir se substituer aux organes légitimes de la République. La dernière sortie de Babacar Ba sur la révision constitutionnelle remet cette question au cœur du débat public.
A entendre certains acteurs de la société civile, on finirait par croire que les institutions de la République sont placées sous leur tutelle.
A peine la Conférence des présidents de l’Assemblée nationale a-t-elle annoncé la poursuite de la procédure de révision constitutionnelle qu’une voix s’élève déjà pour exiger ceci, réclamer cela et sommer les institutions de se conformer à ses attentes.
Cette fois-ci, c’est Babacar Ba qui monte au créneau pour demander que soit rendu public l’avis transmis par le Président de la République à l’Assemblée nationale.
La question n’est même pas celle du contenu de sa demande. Chacun est libre d’avoir son opinion. La véritable question est ailleurs : au nom de qui parle-t-il ?
Voilà un phénomène devenu récurrent dans notre espace public. Des individus ou des structures dont la représentativité demeure largement indémontrée s’érigent en vigies permanentes de la démocratie, en procureurs de la République et parfois même en tuteurs autoproclamés des institutions.
A les écouter, l’Assemblée nationale ne serait plus capable de conduire ses travaux sans surveillance extérieure. Le Président de la République devrait rendre compte au moindre communiqué. Les procédures prévues par la Constitution devraient s’effacer devant les exigences de groupes dont personne n’a jamais mesuré la représentativité réelle.
Pourtant, les choses sont simples.
L’Assemblée nationale a saisi le Président de la République pour avis. Celui-ci a répondu. La réponse a été reçue. La commission compétente va examiner le dossier avant son passage en plénière.
C’est précisément ainsi que fonctionnent les institutions dans un Etat de droit.
Faut-il désormais organiser une conférence de presse à chaque correspondance entre deux institutions ? Faut-il soumettre chaque étape d’une procédure parlementaire au commentaire préalable de personnalités qui ne détiennent aucun mandat populaire ?
A ce rythme, la démocratie représentative finira par être remplacée par une démocratie de l’interpellation permanente, où les élus devront constamment se justifier devant des acteurs qui ne tirent leur légitimité que de leur présence médiatique.
Le plus paradoxal est que ceux qui invoquent sans cesse le peuple souverain semblent souvent oublier que ce même peuple a élu des députés précisément pour exercer les prérogatives que leur confère la Constitution.
La République a besoin d’une société civile forte. Mais elle a également besoin d’une société civile consciente de ses limites.
Car lorsqu’on en vient à se prononcer sur tout, à commenter tout et à suspecter tout, on finit par donner le sentiment que l’on cherche moins à défendre la démocratie qu’à exister dans le débat public.
Les institutions sénégalaises ont suffisamment de maturité pour conduire leurs procédures sans être placées sous la tutelle de donneurs de leçons permanents.
Il serait peut-être temps que certains comprennent que la vigilance citoyenne n’est pas synonyme de magistère politique.